ROMAN ET NOUVELLE
Approche de Manhattan
 
Roman, paru en octobre 2001, aux éditions Blanc Silex.
ISBN : 2-913969-36-4
 
 
 
 
Résumé :

 

William, jeune artiste new yorkais et élève du peintre Edward Hopper, découvre un agenda oublié sur la banquette d'un café de Manhattan et décide de découvrir l'identité de son propriétaire. Parallèlement, il fait la connaissance d'une énigmatique jeune femme nommée Anna Sirine. Il est ainsi entraîné dans une double enquête qui accompagne la naissance de sa personnalité picturale, croisant quelques figures réelles et imaginaires du monde artistique new yorkais.

 

 

 

 

Extrait :

 

Le plus étrange n'était pas maintenant le corps qui se donnait à lui, bien que son jaillissement soudain, hors des vêtements légers qui le voilaient, eut en effet manifesté une tout autre présence que celle dont il avait pris l'habitude depuis qu'il la voyait et qu'il la rencontrait dans le café, à cette même place où elle était venue s'asseoir une heure auparavant. L'excès de cette invulnérable et fascinante fragilité, qui est toujours la seule défense de la nudité brusquement montrée, lui imposait de nouvelles règles auxquelles il n'était nullement préparé. Anna était maintenant cette brume de chair, délimitée et protégée par sa seule forme fluide, qui s'avançait vers lui et tenait miraculeusement sur l'air, sans s'arrêter ni s'effondrer sur place, ni perdre tout son sang sur le tapis de cette chambre inconnue dans laquelle elle marchait comme si ce fait allait de soi. Dans cet instant, il ne comprenait pas comment elle pouvait vivre et se mouvoir sans que la fluidité si souple de ses membres, ses flancs, son ventre, ne soit heurtée, gravement blessée, détruite, par les arêtes et le hasard des événements. Il avait devant lui non plus la très jeune femme qui peut tracer une libre trajectoire sans rencontrer l'opposition du moindre obstacle, mais au contraire, il ne savait exactement pourquoi, une rescapée dont le coeur n'avait pas cessé de battre et que n'avait touchée ni écrasée aucune voiture, pendant le long parcours qu'elle avait fait pour le rejoindre, d'autant plus nue et désarmée en sa souveraineté précaire, violente et libre, debout dans cette chambre anonyme, les mains posées sur ses épaules, la bouche ouverte sur la sienne, et ses longues jambes liquides tremblant sans cesse comme des nuages chargés d'éclairs : cette manière même dont la chair désirante est son propre triomphe, sans oriflammes ni défilé, ni foule en liesse, par la seule force silencieuse de sa splendeur déserte.
L'Autre demeure
 
Nouvelle, in Chemin faisant avec Sophie Mossé, Ouvrage collectif, Editions A Contrario, Cluny, septembre 2005.
Extrait :
 
Le Maroc en hiver est une Chine intérieure. Tapis, tentures, caftans et djellabas sont plus épais que d'ordinaire, et leur couleurs plus sourdes et plus profondes ; et même le maquillage des femmes et leur coiffure, les jours de fête, éveillent à l'occident du monde arabe une étonnante Asie intemporelle où ne subsiste rien de l'imagerie solaire cutivée par l'Europe. Certaines années, un vol de neige trouant le ciel plombé s'abat sur Fès avec une soudenaineté surnaturelle. Le monde feutré des braseros, des lampes aux abats-jour voilés, du thé bouillant, des reflets sombres sur les cuivres et les miroirs, s'épanouit alors dans les maisons plus que jamais repliées sur elles seules, le dos tourné aux ruelles froides où ne circule aucun parfum.
C'est en tel hiver que je fus invité par mon ami Abdullah au mariage de sa soeur ainée, dans l'une de ces demeures que les visiteurs étrangers ne voient jamais car elles ne se trouvent pas autour des souks, mais appartiennent à des quartiers plus isolés où rien apparamment ne séduit l'oeil. Mais dès que je franchis la haute porte bleu nuit aux ferroneries austères qu'on m'avait indiquée, ce fut pour me trouver dans des salons luisant d'étoffes et de visages, où les conversations foraient une sorte de végétation sonore entrelacée aux lentes modulations d'un orchestre andalou.
J'habitais Fès depuis assez longtemps pour ne pas être une attraction ni un intrus : beaucoup me connaissaient au moins de vue, et je pouvais ainsi me fondre sans contrainte au milieu de cette foule infniment plus recueillie qu'on imagine lorsque on se représente ce que doit être un vrai mariage fassi. Placé légèrement en retrait, je pouvais contempler paisiblement les invités et leurs familles, leurs longs yeux en amande et leurs pommettes ambrées, leurs mains patientes émergeant des buissons de larges manches brodées, accompagnant les paroles d'un lent roulis de signes élégants où se devinaient à distance les demi-tons de la pensée. L'épouse, accompagnée de ses duègnes, entra dans le salon, parée de sa première tenue, un long caftan rouge feu rehaussé de fils d'or, qui lui aussi évoquait étrangement l'ancien empire du riz et de la soie, mais autre chose, déjà, venait d'attirer mon regard à l'arrière-plan, dans un salon voisin.
Ölöhn
 
Récit, Editions de la Margeride, Nîmes, 2013. Sur papier Olin 300 gr, format 30x22,5 cm, impression numérique et en sérigraphie, augmenté d'une peinture.
 
 
Résumé :

 

Pendant plusieurs semaines consécutives, Ariane et Vadim observent le passage d'une comète, sans savoir les effets que cet événement célèste aura sur la jeune femme. Bientôt, ils partent en Norvège où d'étranges phénomènes se produisent.

 

 

 

 
Extrait :

 

Cette année-là, pendant de longues semaines, nous l’avions retrouvée quotidiennement. Deux fois par nuit, après le crépuscule, quand les ténèbres étaient parfaites, et au petit matin juste avant l’aube, il suffisait de regarder le ciel, vers le nord-ouest ou le nord-est, selon l’instant choisi. Alors, elle était là, fidèle et envoûtante, comme le signal d’un phare du bout du monde glissant à l’horizon, là même où l’on penserait ne rien trouver sinon le vide à l’infini, sa mince lueur vibrant au centre du silence. Le premier soir, nous avions installé des sièges sur la terrasse, tout au sommet de notre immeuble, afin d’attendre l’heure de son apparition. Nous étions seuls, car nos voisins, ou bien ne s’intéressaient pas à elle, ou n’étaient pas chez eux, partis peut-être à la campagne afin de l’observer sans être dérangés par le halo de l’éclairage urbain. Or, non seulement cet éclairage ne nous gêna en rien, mais la présence autour de nous de la ville étendue dans ses lumières rendit encore plus émouvante la forme pâle qui peu à peu se révéla dans le ciel  de printemps.
Je devinais déjà la pulsation de son halo, comme un filet de source fusant d’un pan de falaise nue, lorsque Vadim a effleuré mon bras :
- Ariane, penses-tu vraiment qu’elle est suffisamment brillante pour être vue d’ici, et à l‘œil nu ?
- Regarde. Juste au-dessus de nous.
Elle était là, tendue dans l’infini d’une vitesse immobile. Pure trajectoire, substance poussière d’immatériel, clarté sereine, fragment de route, tel un doigt sidéral tendu en direction d’un pôle obscur dont sa présence était le signe avant-coureur, la promesse évasive, sensible et proche à toucher nos visages renversés vers le haut.
La promesse évasive.
La trajectoire.
Vers quoi ?
Pendant les nuits de son passage auprès de notre monde, je n’ai cessé de me poser cette même question. Telle que nous l’observions, statique en son élan, elle s’enfonçait dans le dédale paradoxal de la nuit grand ouverte comme une main plate aux doigts en éventail largement écartés, dont la paume nue ne contient rien ; non rien sinon les circonvolutions de ses empreintes et de ses lignes arbitraires qui s’entrecroisent mystérieusement, faisant penser à un réseau hydrographique tel qu’on pourrait le voir d’un satellite. Peut-être une carte, ou un fragment de carte, imprimé dans chaque main, à sa périphérie sensible, pour être consulté et médité à notre insu dans le hasard des gestes et des repos contemplatifs. De nuit en nuit, je me laissais aller à ses associations d’idées. Elles revenaient aussi dans la journée, lorsque la visiteuse se trouvait séparée de nous. Levant de temps en temps la tête, je pressentais son sillage argenté que je ne pouvais voir derrière l’éclat du bleu pulpeux, et je songeais à elle, pressée de retrouver sa forme pure au point précis que je savais. La nuit venait enfin. Elle était là. Lumière sur nuit.

Copyright 2012 Marc-Henri Arfeux