Poèmes du Confinement

Un peu par hasard, le lundi 16 Mars 2020, j'ai écrit un poème en relation avec l'expérience naissante du confinement dont la mis en oeuvre ne devait réellement commencer que le lendemain matin, mardi 17 Mars. J'ai inscrit au-dessus de ce poème la mention "Premier jour". Dès lors, je me suis trouvé placé devant l'évidence que je devais poursuivre au-delà de ce premier pas involontaire par un voyage improvisé au jour le jour jusqu'à l'issue de cette période afin d'en fixer l'expérience par une méditation. J'ignorais que cette traversée allait me conduire au fil de cinquante-six poèmes jusqu'au 10 Mai au soir. Ainsi est né le Journal de l'étrangeté, inédit à ce jour, dont je présente ici quelques extraits, prélevés à différents moments de ces semaines si déconcertantes.

Premier jour

Modestement,
Au pied d'un parapet,
Comme un poète errant
Qui se réchauffe,
Une simple fleur du simple jour,
Soleil naïf à quatre faces
- Porte bonheur ?
Et toi, surpris de voir que malgré tout,
Dans ce jour qui vacille,
Ton ombre bleue
Marche encore devant toi.

Lundi 16 Mars 2020, 19h45

 

 

 

Troisième jour

Soudain, l'attente aiguë
Se souvient de ce monde.
Le silence à pas lents.
Défleurissement des magnolias.
Sans le savoir, je croise Albert Camus.
Un gant perdu dessine au sol
Et les balcons s'exercent à la géométrie.
Un oiseau rond s'étonne.
Il ressemble à un fruit roulé dans la poussière.
Jamais les cerisiers ne furent si seuls pour enfanter,
Ni l'innocence aussi limpide et menacée.
Ce soir, l'étoile sera fidèle.

Mercredi 18 Mars 2020, 19h17

 

 

 

Treizième jour

Revient l'archer lunaire
A son premier blason. 
La terre est bleue de jais
Dans la main de l'espace
Gravant ses talismans.
Et nous,
Ruisseau de mince espèce,
Errons sur le silence, 
Entre étoiles et fourmis.

Samedi 28 Mars 2020, 23h59

 

 

Vingt-quatrième jour

Ce fut un soir sans lune,
Bien qu'aux couleurs des cerisiers
Elle se soit approchée de nos visages.
Ce fut un soir sans cerisiers,
Bien que j'aie su leur expansion
En pluie lunaire
Disséminée sur la chaussée de mon sommeil.
Ce fut un soir de terre désorbitée
Comme on la voit depuis Saturne,
Comme on la perd à l'héliopause
Si s'en était gardé le grain luisant
Parmi le froid santal d'éloignement
Quand on se tourne une fois dernière
Vers la maison solaire d'où nous venons.
Ce fut un soir de grande absence
Hantée d'outre lumière,
Ici, sur ce rocher penché sur les abimes.

Mercredi 8 Avril 2020, 19h40

 

 

Vingt-septième jour

Traverse en impalpable gris
La ligne à peine vibrée
D'un lent moteur,
Ainsi qu'une improbable libellule
De l'âge de l'ambre et des fougères.
Puis on l'oublie,
Et les pigeons
Ne se détournent plus à mon passage,
Comme si j'étais redevenu
Simple élément du monde,
Et les tulipes, ouvertes à leur adoration,
Peuvent contenir
Chacune un astre bleu,
tandis que dans ma paume étale
Revit la fine rosace de la beauté.

Samedi 11 Avril 2020, 23h05

 

 

Trente-quatrième jour

Parfois, je me demande
Si la petite espèce
Qui pense, tournoie, s'agite
En brandissant sa lampe
Aussi haut que ses bras,
Ne va pas se dissoudre,
Ainsi que brume à la serrure de l'aube.
Le chant luisant du merle noir
Égouttera le tilleul
Dans un écho de premier monde.
Restera-t-il un seul
Pour contempler 
Et accueillir,
Se souvenir, et lentement recoudre 
Un arc-en-ciel ?

Samedi 18 Avril 2020, 20h40

 

 

Quarantième jour

Je sais que dès la fin de l'étrangeté,
Les hommes ressortiront les longs poignards
Et qu'ils recommenceront de dépecer ce monde.
Je sais que tous les visiteurs 
Venus broder légendes en nos rues déliées,
Retourneront à la maison des musiciens de Brême,
Loin des marteaux utiles concassant l'aube et ses étoiles ;
Et nous perdrons les dons,
Malgré les pleurs, les mains tremblées, 
L'espoir de préserver le nymphéa des solitudes
Et de lui rendre libellule.
Je sais que dès demain les batailles hérissées,
Les clous, les cordes et les épines,
Le bois meurtri sous les visages martyrisés,
L'absence ensanglantée des noms dans la poussière. 
Pourtant, demeure en nous, mystérieusement,
Ce premier jour qui fut une fois 
Premier silence et premier chant
Avant tout homme,
Promesse de la rosée
En équilibre sur le temps.

Vendredi 24 Avril 2029, 23h52

 

 

Quarante-deuxième jour

De te savoir mortel,
Tu cueilles une herbe pâle 
Et la présente au jour.
Te rappelles-tu lorsque tu n'étais rien ?
Alors, tu commençais d'être le tout.
Penché sur l'une à cet instant des innombrables,
Ombelle, pivoine ou digitale,
Ou toute unique en ses pareilles,
Tu épousais l'abeille épousant le pollen.
Même en ce gris du présent simple indéfini,
Transparaît le sourire qui traverse la pièce
Où tu te tiens, épars et rassemblé,
Ouvrant parmi l'ouvert,
Ainsi que tout pétale, poussière ou graine
Offerts en cercle délié,
Tandis que tes cheveux et que tes ongles poussent,
Cherchant l'étoile qu'on en voit plus,
Et que de fins lambeaux de toi
Descendent
Entre les lames du parquet nu.

Dimanche 26 Avril 2020, 22h55

 

 

Cinquantième jour

Garde la forme de ce monde,
Intacte
Entre tes mains,
Dans ta pensée,
Ton cœur,
Devant tes yeux,
Tout comme s’il était toi
De seuil en seuil,
Et toi devenu lui,
En traversant cet intervalle
Que tu nommais ton corps,
Allant sur l’air
Comme un parfum.

Lundi 4 Mai 2020, 19h29

 

 

Cinquante-cinquième jour

Parfois, je voudrais être 
Un éléphant
Devenu invisible,
Marchant paisiblement
Dans le safran du soir
En écoutant les chants.
Parfois, je lève un pied 
Aussitôt bleu de transparence,
Jusqu’à la lune,
Et je traverse des pollens
Qui sont chacun le messager d’un jour futur.
Parfois, je me précède,
Comme la fumée,
Cherchant l’oiseau de l’altitude.

Samedi 9 Mai 2020, 19h33

Copyright 2012 Marc-Henri Arfeux