Feu Renaissant

 

 

 

 

Nouvelle écrite en 2004, Feu Renaissant fait partie d'un ensemble de sept récits de taille inégale, intitulé "Le club des Lectrices".

I

 

 

 

Si j’aime tout particulièrement l’hiver, disait Laurence, tandis qu’assis dans la buée des lampes, je savourais de ne rien voir de la tombée du jour masquée par les tentures de ce salon où ne me parvenait que de très loin le halètement de la pluie incessante, une pluie feuillue de fin avril qui, au dehors, devait être un parfum, plus que tout autre chose ; si j’aime autant l’hiver,  c’est justement pour cette raison qu’il y a des jours bouchés, des heures d’un bleu fourrure de chat en clair-obscur, et que tous les passants transportent leur haleine comme de vivantes et fragiles lampes votives, et qu’ils sont si souvent des ombres fugitives, les plus élémentaires et les plus émouvants portraits involontaires d’eux-mêmes, me faisant très souvent songer à la l’origine de la peinture telle que du moins la raconte Pline l’Ancien : l’histoire de cette jeune fille qui fit cerner à la surface d’un mur, avec une simple pointe en bois noircie au feu, le visage en profil de son amant avant qu’il ne la quitte pour un voyage de plusieurs mois, peut-être même plusieurs années. L’hiver, il ne s’agit plus d’anecdotes et de morceaux de vies, mais bel et bien de corps, de gestes et de regards fondamentaux chiffrés de gel, de brume et de pénombre. Le monde est plus compact, et plus étroit, et plus intense, mais également plus vaste et ramifié de corridors, de chambres souterraines suspendues en plein ciel ou creusées de plain-pied avec le sol où l’on avance plus lentement que d’habitude. Il n’est pas étonnant qu’on bute alors sur des trésors, des signes et des messages. Pour te donner un seul exemple, un trente et un décembre, il y a quelques années, je devais recevoir quelques amis au réveillon ; je désirais leur faire une vraie surprise qui sorte un peu de l’ordinaire et laisse une trace durable, une forme matérielle qui resterait pour chacun d’eux l’un des fragments strictement personnels de cette soirée ; et j’eus alors l’idée de me promener au cours de la journée précédant ce dîner afin de ramasser autant d’objets inattendus que j’avais d’invités, sans oublier de me compter au nombre des personnes auxquelles chacun de ces objets serait offert dans un écrin de verre. Dès qu’elle me vint, l’idée me plut. J’ai toujours adoré ces chasses subtiles dont le théâtre est une grande ville plutôt que la forêt et dont les proies sont des tombées inaperçues de la vie quotidienne plutôt que des insectes ou que des fleurs, encore que j’aime aussi trouver chez moi à la campagne le bijou momifié d’un scarabée ou d’une mante religieuse, resté intact et scintillant de longues semaines après la mort de l’animal. Tu te souviens de cette exposition de voix prélevées au fil de mes parcours sur un petit enregistreur, tissant un voile sonore de mots et de formules étranges qui enveloppaient le visiteur tandis qu’il s’avançait progressivement dans un couloir dont les parois étaient des deux côtés une maçonnerie d’insectes aux carapaces phosphorescentes. Ou bien encore de ces photographies d’empreintes de souffles et de mains contre des baies vitrées, notamment celle qui laissait voir au centre même d’une paume absente environnée de micro gouttes de brouillard blanc, l’oeil d’une jeune fille assise à côté de la vitre, dans l’éclairage rubis d’un restaurant.

Mais cette fois-ci, il ne s’agissait pas d’exposition, seulement de découvrir, prélever et faire cadeau à de mes amis d’un menu talisman de nouvel an, qui bien que trouvé par hasard lui conviendrait si parfaitement qu’il donnerait l’impression d’avoir été conçu à sa seule intention. Je passai donc une grande partie de la journée à parcourir les rues, apparemment dans le seul but de me promener et de faire des achats, mais le regard constamment à l’affût, en quête du moindre objet jeté ou tombé par hasard sur les trottoirs que j’empruntais. Ma règle était fort simple dans la mesure où mes trouvailles ne devaient pas être plus grosses que les écrins de verre où elles seraient rangées. Chacune d’entre elles devait aussitôt s’imposer par son caractère insolite et individuel, tout en restant dans le registre familier. Par conséquent, les possibilités étaient immenses, tout comme le risque de choisir des objets trop banals pour mériter d’être considérés comme réellement intéressants. Après avoir longtemps marché dans les rues bleuissantes et encombrées d’une froide journée bouchée qui n’était rien qu’une continuation à peine variée de la nuit précédente ; et rejeté de nombreuses chose qui me semblaient insignifiantes, je finis cependant par réunir tout un petit trésor de guerre coïncidant exactement avec le nombre d’invités que j’attendais au réveillon, m’étant  de fait comptée moi-même comme la destinataire d’un des objets que j’avais ramassés, et plus précisément celui qu’en désespoir de cause j’avais trouvé au moment même où j’allais renoncer et retourner chez moi sans avoir rien sélectionné à mon usage, manquant d’ailleurs de l’écraser en traversant une rue.

Il s’agissait d’une minuscule bobine couleur d’ivoire à laquelle s’enroulait les couches serrées d’un long ruban encré sur lequel était imprimé un texte, peut-être une lettre ou un message à caractère purement privé dont se lisaient seulement les premiers mots : « Lorsque dans le couloir mal éclairé ta main s’est appuyée »… La suite était masquée par l’enroulement de la bande en spirale, et non seulement, j’hésitai à l’ouvrir et dégrader sa perfection serrée en pénétrant par effraction dans la matière d’une confidence qui ne m’était pas destinée, mais je craignais aussi que l’inscription fragile s’efface au fur et à mesure que mettrais à plat le film encré, gravé de lettres infinitésimales, comme le prouva bientôt ma tentative de pousser ma lecture un peu plus loin, dans un café où je m’assis quelques minutes, autant pour fêter mon succès que pour me réchauffer en buvant une grande tasse de chocolat. Je n’avais jamais vu de telle bobine et ne parvenais pas à deviner de quoi il s’agissait, même si elle n’était pas sans ressemblance avec le ruban encreur d’une machine à écrire, mais une machine qui n’aurait pas été plus grosse qu’un transistor. Vraiment, je ne pouvais donner de nom à ce rouleau qui tenait dans ma paume, et je n’ai par la suite jamais cherché à en apprendre davantage à son sujet. Tout en le contemplant, après avoir soigneusement repliée la première spire imprudemment défaite – ce qui avait eu pour effet d’effacer à moitié les mots gravés sur le ruban, exactement comme on efface les plis d’un drap moulé sur la forme d’une main en cherchant à le déplacer – je fis cette hypothèse que le nom du destinataire et son adresse étaient peut-être inscrits à la fin du message et cependant que pour toujours ils me resteraient inconnus, puisque je m’étais interdit de le dévider entièrement. Et j’ai tenu parole jusqu’à ce jour. Etre si proche de ces informations mais ne pouvoir les déchiffrer me suffisait, et ceci d’autant plus que ce message n’avait rien d’ordinaire, ainsi que je l’avais compris en parcourant la bribe de phrase imprimée sur la première boucle mauve, légèrement scintillante comme une bande magnétique et aussi fine qu’une transparente volute en papier soie.

Mes autres trouvailles n’étaient pas moins intéressantes. Il y avait notamment tout un fragment de négatif photographique où l’on apercevait une silhouette de femme debout à l’orée d’un couloir à demi entrouvert, son corps qui semblait nu mais ne l’était peut-être pas ne se révélant au regard que par le brasier vide d’une surface blanche environnée de bistre et de zones rouges et vertes qui devaient correspondre à des objets ou des tissus. La pose du personnage avait une allure picturale, et peut-être en effet s’agissait-il d’une figure peinte qu’un amateur avait voulu photographier, ce que paraissait confirmer sa présence inchangée sur la série d’images que comportait le négatif, mais on ne pouvait pas en être sûr, à moins de le regarder à la loupe ou de le développer, ce qui pour moi était exclu. J’offris ce négatif scellé dans son écrin de verre à celui de mes invités qui était cinéaste, donnant à son épouse qui était costumière, une clé de secrétaire ou de commode à laquelle était attachée une étiquette où se lisait, non un prénom mais une empreinte de doigt bleutée apposée en travers, comme si quelqu’un dont l’avait saisie avec des mains tachées, couvrant peut-être une inscription plus pâle rédigée au crayon. Une autre amie reçut un agenda de poche contenant de toute évidence un anonyme journal intime, et le stylo doré qui se glissait dans le fermoir portait le monogramme « H B » gravé en son milieu, ce qui n’était nullement une marque de fabrique mais très probablement les initiales de son propriétaire.

Il y avait également une très petite cassette enregistrée – décidément c’était le jour des miniatures enfermant des messages – qui à l’écoute faisait entendre un grincement de parquet sous la pesée d’un pas irrégulier qui s’arrêtait parfois durant de longues minutes pendant lesquelles on ne percevait plus que de légers frottements semblables à ceux d’une mine sur du papier ou d’un pinceau contre une surface de toile tendue ou bien d’une lime ou d’un chiffon sur les parois et le mécanisme intérieur de quelque objet indéfini, ; et par instants, il semblait même qu’on percevait le souffle d’une respiration, à moins que ce ne fut que le lent passage du vent dans une zone éloignée de l’espace inconnu où circulaient ces sons, à l’exclusion de toute parole, pendant exactement une heure, je l’avais vérifié sur mon enregistreur de poche, violant très légèrement la règle que je m’étais fixée en faisant une copie de cette curieuse séquence. En l’écoutant, la première fois, je m’étais dit que l’enregistrement était peut-être si mauvais qu’au lieu du monologue ou de la longue conversation que l’on avait voulu fixer n’avaient été captés que des bruits anodins, probablement les gestes et les mouvements involontaires d’un auditeur prenant des notes. Ne voulant d’ailleurs pas priver d’une telle matière l’ami auquel je désirais offrir la minuscule cassette, je doublai la copie que je venais de faire, sachant qu’il serait tout comme moi surpris et fasciné, et comme que je procédais à cette deuxième copie, tout en dressant la table ronde où tout à l’heure nous dînerions paisiblement à la lumière des chandeliers, je m’amusai à croire que ces objets épars ne tissaient pas seulement entre eux d’assez nombreuses coïncidences, mais que pris tous ensemble, ils disaient quelque chose, ou tout au moins, suggéraient quelque chose qui m’échappait. Je m’amusais à le penser, mais sans vraiment y croire, déjà plus que comblée par la belle collection improvisée que j’avais rassemblée afin d’en disperser les éléments sous forme de cadeaux inattendus. J’enfermai donc chacun de ces objets, préalablement entouré d’une très mince cordelette qui lui donnait une l’allure d’un talisman, à l’intérieur de son écrin que je signai à l’encre d’or après avoir rédigé la mention : « Objet trouvé le 31 décembre de l’année 2003 ». La soirée fut joyeuse, et passionnée. Les objets enfermés dans leurs écrins de verre eurent un très grand succès et occupèrent une grande partie de la conversation, chacun des invités jouant à formuler longuement des hypothèses à leur sujet.

Ce n’est que le lendemain que je cherchai vainement mon sac à main quand je voulus consulter mon carnet d’adresses, lequel se trouvait en réalité dans l’une des poches de mon manteau d’hiver avec mon portefeuille, ainsi que je le découvris ensuite, mais pour ce qui était du sac, il restait introuvable, ce qui signifiait donc que je l’avais oublié quelque part, dans l’un des magasins ou des cafés où je m’étais rendue tout en cherchant à terre, de rue en rue, ma collection d’objets bien moins hétéroclites que je l’avais imaginé a priori. Les ayant à chaque fois, glissés dans mon manteau, au fur et à mesure que je les ramassais, je ne m’étais pas aperçue qu’à un certain moment j’avais dû déposer mon sac et repartir sans le reprendre et le remettre à mon épaule. Ce sac contenait des affaires sans importance, mais j’y tenais car il m’avait été offert par l’un de mes amis à l’occasion de mon anniversaire. De toute façon strictement rien à faire jusqu’au lendemain. Je me souvenais de tous les lieux par où j’étais passée, même ceux où je n’avais pas fait d’achats. Malheureusement, quand je fus en mesure de les revisiter l’un après l’autre, nulle part je ne pus retrouver la trace du sac. Personne ne l’avait vu et remisé en attendant que je me manifeste. J’avais perdu en vain une matinée entière, au lieu d’aller voir les personnes auxquelles je voulais présenter mes vœux, ce qui, à l’origine, n’avait été dans mon esprit qu’un pur prétexte pour les voir et me promener dans Paris enneigé.

L’échec des vérifications que je venais de faire montrait que je n’avais plus aucune chance de le revoir. A moins, me dis-je, que la personne qui l’avait découvert, après avoir pu vérifier qu’il ne contenait aucun document donnant un nom et une adresse, ait eu l’idée de le porter au bureau des objets trouvés. Cette possibilité était ma dernière chance. J’entrai dans une brasserie consulter l’annuaire, trouvai l’adresse de ce bureau et m’y fit conduire en taxi. Il se trouvait rue Perle dont j’espérais que le nom favorable ne devait pas se lire dans un sens ironique.  Le préposé me dit que de nombreux objets perdus lui avaient été apportés le trente et un décembre, dont plusieurs sacs. Je fis une description aussi précise que je pouvais, tentant de me souvenir aussi du contenu qui, selon mes souvenirs, consistait en une trousse de maquillage, un livre et des papiers divers sans nulle valeur particulière. Le préposé entra dans les réserves où dorment dans l’attente plusieurs milliers de clés, de montres, d’instruments de musique, de lunettes, de parapluies, de sacs et de valises, de jouets, de téléphones, d’habits et de bijoux, mais également, aussi étrange que cela puisse paraître, de membres artificiels, de statuettes et de tableaux dont on se demande bien comment on les gens auxquels ils appartiennent ont pu les égarer. Tandis que je prenais patience dans la pièce silencieuse où le public était reçu, je me disais que ce bureau était pour moi l’endroit rêvé par excellence où m’adonner à ma passion des collections d’objets bizarres, me promettant de revenir un jour, munie de l’autorisation qui me permettrait d’explorer cette caverne aux trésors.

Le préposé ne tarda pas à revenir, brandissant joyeusement mon sac et m’annonça qu’à l’exception d’un jeu de clés, dont je n’avais gardé aucun souvenir, il était vide. J’avais d’ailleurs beaucoup de chance qu’on ait subtilisé le livre, la trousse de maquillage et les papiers plutôt que ce trousseau de clés. Même si aucun indice ne permettait de trouver mon adresse, sa perte se serait révélée d’autant plus ennuyeuse que j’avais oublié sa présence le mon sac lorsque j’étais sortie le trente et un décembre. Je répondis que j’étais en effet quelqu’un de très distrait, signai le livre de retrait, remerciai l’employé et m’en allai sans avoir pris le temps de jeter un coup d’œil à ce trousseau de clés, car il me tardait à présent de revenir chez moi. Le préposé lui-même ne s’était d’ailleurs pas montré surpris de mon oubli : beaucoup de gens lorsqu’ils retrouvaient un bagage y découvraient des documents ou des objets dont ils n’avaient aucun souvenir, m’avait-il dit en fermant le registre. Peu importait d’ailleurs puisque j’avais récupéré mon sac. J’en étais si heureuse que je ne l’ouvris pas avant d’être montée dans le taxi qui me reconduisit jusqu’à la rue Nicole.

C’est alors que j’eus la plus étrange surprise de ma vie. Lorsque je fouillai le sac pour en sortir le trousseau, je ne reconnus pas les clés, ni davantage l’anneau doré auquel elles étaient attachées. Je dus me rendre à l’évidence : je ne les avais jamais vues ce qui signifiait donc qu’elles n’étaient pas à moi. Tandis que la voiture roulait à vive allure, j’éprouvai un instant de pur vertige et de panique. Le sac que je tenais sur mes genoux était-il réellement le mien ? Il lui ressemblait en tout cas si fortement que toute erreur paraissait impossible, et je savais de plus que le modèle, sans être unique, n’était pas très courant. Sans doute ne pouvais-je totalement exclure l’exceptionnelle coïncidence qui m’aurait mise en possession d’un autre exemplaire du même sac perdu tout comme le mien le 31 décembre, mais je ne pouvais pas non plus y croire. Je savais bien qu’une probabilité infime ne se réduit jamais à une impossibilité, mais la supposition était trop générale et trop abstraite pour s’appliquer à une telle situation : la somme des incidents et des hasards qu’il aurait fallu réunir ne pouvait être comparée avec la pure logique présidant au tirage d’une partie de loto où toutes les boules soumises au même mouvement de rotation sont identiques et ne doivent de passer les unes devant les autres qu’à des causes mécaniques. Je me souvins alors d’un mince détail qui trancherait la question : l’une des poches intérieures du sac avait été tachée par un stylo mal refermé dont l’encre avait un jour coulé et imprégné le cuir en profondeur. J’ouvris cette poche et je trouvai effectivement cette tache de couleur noire, depuis longtemps séchée, et fort malheureusement indélébile. J’étais à présent rassurée. Mais pour autant, la présence de ces clés à l’intérieur du sac restait inexpliquée, ou plus exactement, ne pouvait recevoir qu’une seule explication : elles y étaient tombées par accident ou par erreur.  Je m’efforçai d’imaginer ce qui avait eu lieu.

La personne qui avait trouvé mon sac tenait peut-être ce trousseau entre ses doigts au moment de sa découverte et par pure distraction ou par commodité l’avait machinalement rangé dans la plus grande des poches avant d’aller confier le sac à l’employé qui me l’avait restitué deux jours plus tard, sans se douter qu’elle y avait laissé ces clés. Pour séduisante ou naturelle qu’elle me parût, cette hypothèse n’était cependant pas très convaincante. Même s’il avait victime d’une distraction assez extraordinaire pour être très douteuse, le propriétaire des clés se serait aperçu très vite de son erreur et serait retourné au bureau des objets trouvés. Ou bien alors, c’est que mon sac avait été volé, fouillé, vidé de son contenu avant que le voleur ne l’abandonne en y jetant des clés subtilisées ailleurs à un autre moment, pour cette raison que n’indiquant aucune adresse ni aucun nom, elles étaient inutiles, et quelqu’un d’autre avait alors trouvé l’ensemble et s’était dépêché d’aller le déposer au bureau des objets trouvés. Cela non plus n’était pas très plausible, mais déjà un peu moins que la solution précédente, sans qu’aucun élément concret puisse finalement le confirmer ou l’infirmer. La conclusion de toutes ces réflexions s’imposait donc à mon esprit : j’avais beau retourner les faits dans tous les sens, j’ignorais totalement comment ces clés s’étaient retrouvées dans mon sac.

Rentrée chez moi, j’appelai le bureau des objets trouvés et demandai à l’employé si la personne qui avait rapporté mon sac avait inscrit son nom et son adresse dans un registre, justifiant ma question par le désir de lui écrire ou lui téléphoner mes vifs remerciements – je craignais en effet d’entrer dans des complications inextricables si j’avouais que le trousseau de clés ne m’appartenait pas. Mais cet espoir fut aussitôt déçu : on ne notait jamais l’identité des gens qui tous les jours déposaient des dizaines d’objets perdus ou simplement abandonnés. Classer ceux-ci, les étiqueter et leur donner un numéro qu’on reportait quotidiennement dans le registre général donnait déjà un tel travail qu’on jugeait inutile d’y ajouter encore cette précision. Je demandai à l’employé s’il était de service le jour du 31 décembre et se souvenait de la personne qui lui avait confié mon sac. Il répondit que non seulement il n’était pas présent au cours de cette journée, mais que ni lui ni ses collègues ne se souvenaient jamais des gens qui leur apportaient des objets. Et dans le cas contraire, ajouta-t-il, un tel renseignement ne m’aurait guère aidée. Je remerciai le préposé et raccrochai. Je me disais que je n’avais dorénavant plus qu’à retourner au bureau et à mon tour déposer le trousseau en déclarant l’avoir trouvé sur un trottoir ou sur un coin de table dans une brasserie ou dans un restaurant. Mais pour cela, il me fallait attendre au moins jusqu’au lendemain afin que l’employé auquel je m’étais adressée ait quitté son service, si je voulais une fois encore éviter des explications et des complications supplémentaires. De même qu’un inconnu m’avait permis de retrouver mon sac, je serais à mon tour le passant anonyme qui permettrait à un distrait de retrouver ses clés. Dans vingt-quatre heures, l’affaire serait réglée, et même, d’ores et déjà, la boucle était bouclée, et l’incident parfaitement clos. J’avais trop d’autres choses à faire pour lui consacrer davantage de temps.

La première chose que je fis donc fut de reprendre possession du sac en y rangeant mon portefeuille, un autre livre et tout un petit nécessaire de maquillage afin de bien montrer  - à qui, je ne le savais pas exactement – que la présence momentanée de ce trousseau de clés n’était rien d’autre qu’une péripétie, une erreur d’aiguillage vite réparée et oubliée, et que nulle autre que moi seule n’avait jamais été le légitime propriétaire du sac. Et pour mieux l’affirmer, je rangeai brutalement les clés dans un tiroir, quittai l’appartement et décidai d’aller rendre visite à quelques-uns de mes amis. Seule une rapide reprise du cours normal de ma journée pourrait calmer l’irritation que j’éprouvais pour le moment. Cette fois, les choses se passèrent en tout point comme je voulais. Je vis plusieurs amis, restai même à dîner en compagnie de l’un d’entre eux et de sa femme et ne rentrai chez moi que vers minuit. Une fois encore, je me trouvais dans un taxi qui me conduisait rue Nicole. Tandis que la voiture se rapprochait du but, machinalement je fouillai dans mon sac à la recherche de mes propres clés glissées au fond de l’une des poches. Mes doigts finirent par les trouver en tâtonnant et commencèrent de les tirer afin de les sortir du sac. Comme je les ramenais à moi, je sentis tout à coup que quelque chose leur était accroché et j’extirpai du sac une petite carte de bristol qui m’était inconnue. Je la détachai soigneusement, posai les clés sur mes genoux et la levai à hauteur de mes yeux en cherchant une meilleure lumière que celle du plafonnier et des reflets des lampadaires. Mais malgré mes efforts, je ne parvenais pas à lire correctement les mots qui étaient imprimés au recto de cette carte. Le taxi s’arrêta devant l’entrée de mon immeuble. Il me fallut payer, fermer mon sac, saisir mes clés tout en tenant la carte entre mes doigts et finalement descendre de voiture. Parvenue dans l’allée, je vis enfin qu’il s’agissait d’une carte de visite. Mais curieusement, elle ne comportait aucun nom, ni aucun numéro de téléphone. Simplement une adresse : 7 rue Mage, 75006, Paris.

Tout en attendant l’ascenseur, l’ascenseur, je lus une seconde fois cette carte de bristol : l’adresse qu’elle indiquait n’était pas éloignée de mon immeuble. J’étais presque certaine que son propriétaire était le même que celui du trousseau de clés. Ainsi, quelqu’un avait utilisé mon sac comme s’il était le sien, pensai-je, pendant que l’ascenseur montait vers mon étage, et cette pensée me déplaisait, même si je constatais que le fautif avait été puni par son oubli. D’ailleurs, un tel oubli ne signifiait-il pas que la personne avait dû regretter son honnêteté ? Je n’en étais pas moins furieuse, et tout le bénéfice de la soirée passée chez mes amis était soudain perdu. Il y avait là quelque chose de violent par sa tranquille indifférence, qui m’était particulièrement insupportable, mais je m’abstins de déchirer la carte comme je pensai d’abord le faire, me contentant pour le moment de la fourrer dans l’une des poches de mon manteau. Je ne voulais tout simplement plus y penser, au moins jusqu’au lendemain.

Si le sommeil porte vraiment conseil, il m’inspira ceci : rien ne m’interdisait de faire une longue promenade à pied et d’aller voir le 7 de la rue Mage. De toute façon, j’avais prévu d’aller rendre visite à l’un de mes galeristes, non loin de cette adresse, en vue d’une très prochaine exposition. Il était même urgent d’aller le voir si je voulais que mon exposition ait lieu aux dates prévues. J’allai le voir en cours d’après-midi et je restai assez longtemps à parler avec lui si bien qu’en le quittant, la nuit était déjà presque tombée. Il faisait froid et je marchais très vite mais c’était aussi bien pour éviter de réfléchir à ce que j’allais faire. En partant de chez moi, j’avais pris avec moi les clés ainsi que la carte en bristol, certaine de ce seul point : il n’était pas question de les remettre dans mon sac. C’était assez que quatre jours plus tôt, quelqu’un les y ait déposées avec une révoltante absence de tact.

Je mis un certain temps à trouver la rue Mage dont je ne connaissais la situation que de manière très approximative. J’allais d’ailleurs abandonner, lorsque je vis soudain dans un croisement la plaque que je cherchais, et je finis cette fois par arriver devant le 7. L’immeuble concerné montrait déjà des fenêtres éclairées et des fragments de pièces avec leurs meubles et leurs décors. Avec un peu de chance, le vrai propriétaire des clés et de la carte serait déjà rentré chez lui et l’un de ces morceaux d’appartements était sans doute le sien. Je n’étais pas venue dans l’intention de lui parler, mais j’éprouvais soudain l’envie de débrouiller le fil de cette histoire. Les faits étaient peut-être bien plus simples, et surtout moins gênants, moins inquiétants que je l’avais imaginé. Je m’approchai de la porte cochère. Evidemment, je ne connaissais pas le code qui permettait d’ouvrir. Mais l’une des clés devait pouvoir faire jouer la serrure. Effectivement, après quelques essais, je finis par entrer dans une allée très large et sombre donnant accès à un grand escalier, puis en retrait, à un jardin. Et maintenant, que devais-je faire ? Allais-je sonner à toutes les portes et demander si c’était bien ici qu’on avait égaré des clés, sans préciser d’emblée ce qui conduisait à supposer qu’elles étaient celles d’un des appartements du 7 rue Mage plutôt que de n’importe quel immeuble, bâti dans n’importe qu’elle rue quelque part dans Paris ? Si je justifiais ma démarche en racontant toute mon histoire de sac, ou bien on me prendrait pour une malade, ou bien je paraîtrais suspecte et on ne me répondrait pas. Le mieux était donc bel et bien d’aller sonner successivement à toutes les portes de l’immeuble, d’en dire le moins possible, et de me retirer sans laisser réagir les gens qui m’ouvriraient, s’ils ne reconnaissaient pas aussitôt leurs clés. C’était la seule manière d’agir et de finir par remonter jusqu’à la personne inconnue que je cherchais. Puisque j’étais sur place, autant commencer à présent, et si certains des habitants étaient absents ce soir, je reviendrais demain.

Je dérangeai inutilement quelques personnes et me heurtai à quelques portes sourdes. J’avais déjà gravi les deux premiers étages inutilement, mais semblait-il, sans éveiller jusqu’à présent le plus petit soupçon. Parvenant au troisième, je constatai que l’une des plaques en cuivre donnant théoriquement l’identité des occupants de chaque appartement demeurait nue, se contentant de refléter ma silhouette en miniature. J’établis aussitôt un lien totalement arbitraire entre cette plaque et la carte anonyme qui m’avait conduit jusque-là. Etait-ce la peur d’être déçue, ou au contraire la certitude que je touchais au but, plus rapidement et facilement que j’avais supposé ? Je n’osai pas sonner et décidai de m’adresser d’abord aux gens qui habitaient en face. Une femme âgée m’ouvrit et me sourit. J’étais tellement certaine de moi, en tous les cas certaine qu’en aucun cas elle ne pouvait être propriétaire des clés enfouies dans mon manteau, que je lui demandai seulement si ses voisins étaient chez eux. Elle répondit que pour l’instant il n’y avait personne. Cela faisait déjà un certain temps, ajouta-t-elle avant de refermer sa porte, et je redescendis les escaliers, réfléchissant déjà à ce que j’allais faire – non pas à l’instant même car la voisine risquait de s’en apercevoir, ni même plus tard dans la soirée. J’avais désormais tout mon temps et je ne voulais rien gâcher en me précipitant. Lorsque je regagnai la rue, je cherchai du regard celles des fenêtres qui certainement correspondaient à cet appartement désert. Je les trouvai sans nulle difficulté puisqu’au troisième étage elles étaient seules à être éteintes et que nécessairement, selon ce que j’avais pu constater, elles se trouvaient à gauche. Je repartis chez moi totalement transformée : ce qui jusqu’à présent avait été pénible et angoissant devenait passionnant, au point où je devais lutter contre l’état d’énervement que j’éprouvais en traversant les rues laquées de gel.

Le hasard fit que le lendemain soir, chez des amis qui m’avaient invitée à un dîner d’hiver, quelqu’un parla d’une mystérieuse « Librairie Clandestine » qu’il avait fréquentée vers le milieu des années soixante-dix. Il s’agissait d’un simple appartement dans un immeuble du sixième, non loin de Saint Germain des Prés. Quand j’entendis ces mots, mon cœur se mit à battre. « En quoi s’agissait-il d’une librairie, je n’en sais rien, et je n’en ai jamais rien su », disait cet invité d’origine espagnole, un écrivain, je crois, qui avait habité dans ce quartier trente ans plus tôt, lorsqu’il était encore un jeune homme inconnu qui n’avait pas écrit son premier livre.  « Et je n’ai jamais su non plus en quoi elle était clandestine, car les participants des réunions qui s’y tenaient n’y discutaient d’aucun complot, d’aucun projet secret, ni même de livres interdits ou diffusés de manière strictement confidentielle. A plusieurs reprises, j’ai pu y écouter des conférences ou des lectures données par des auteurs déjà célèbres, dont Georges Perec qui lut un soir le manuscrit de son Voyage d’hiver. Je sus ensuite que l’homme qui avait lu ce livre étrange n’était pas son auteur, bien que le texte manuscrit que j’entendis fut en tout point celui du petit livre qui parut peu après et dont je fus très certainement l’un des premiers acheteurs. C’était assez étrange. Je me souviens que j’avais connu l’existence de la « Librairie Clandestine » par l’un de mes amis et que pour être admis, il m’avait fallu dire un mot de passe à la personne qui m’avait accueilli au seuil de cet appartement. Mais le plus surprenant était qu’en dehors d’une bibliothèque comme on peut en trouver dans toute maison abritant un lecteur normal, on n’y voyait aucun des rayonnages tapissés de volumes que l’on s’attend à voir dans une vraie librairie, et on y vendait aucun livre, pas mêmes ceux du conférencier venu parler dans le plus grand secret au petit groupe des initiés conviés à telle ou telle soirée. La première fois que je suis revenu dans ce quartier, vingt ans après, avec ma femme, j’ai voulu retrouver cette surprenante « Libraire Clandestine », mais j’avais oublié l’adresse. Le plus curieux est que les quelques écrivains, ou tout au moins prétendus tels, que j’ai eu l’occasion de voir et d’écouter dans cet appartement sont morts depuis, et peut-être en va-t-il de même, à ma seule exception, de tous les auditeurs de cette époque, si bien que je suis la dernière personne à me souvenir de la « Librairie Clandestine » si elle a jamais existé. Qui me prouve après tout qu’il ne s’agit pas simplement d’un faux souvenir né de mes rêves de jeune et famélique génie en herbe ? Strictement rien, et c’est peut-être justement cela le plus étrange et le plus fascinant ».

Si la « Librairie Clandestine » n’était que le produit d’un songe, ou la pure invention de celui qui nous en parlait en ce moment, le 7 rue Mage existait bel et bien, pensais-je en écoutant cette étonnante histoire, troublée par ce qui ressemblait assez à une coïncidence d’un genre nouveau qu’on aurait pu appeler du nom de « coïncidence éloignée» ou mieux encore « coïncidence en parallèle », puisqu’à l’image des droites strictement parallèles de la géométrie d’Euclide, les faits qu’elle concernait ne se rencontraient pas, si ce n’était pourtant qu’à l’infini de leur distance et de leur différence, ils venaient par hasard de se frôler sans pour autant se rapprocher ni se croiser. Il me tardait d’autant plus fortement de retourner rue Mage, mais malgré mon désir de vérifier ce que je supposais depuis la découverte de la plaque sans inscription, j’étais fermement résolue à ne rien entreprendre sur le champ. Fort heureusement, les longs préparatifs de ma prochaine exposition étaient assez prenants pour m’occuper l’esprit pendant les jours suivants et m’empêcher de faire trop vite le pas, au risque éventuel de tout gâcher.

Les préparatifs de cette exposition firent plus que m’occuper : il me fallait choisir ce que j’allais montrer. Comme j’avais carte blanche, je pouvais aussi bien sélectionner des œuvres très récentes ou plus anciennes, ou bien encore allier les deux, mais je n’arrivais pas à décider ce qui m’intéressait en ce moment le plus parmi tous mes travaux, ou tout au moins ceux que je possédais encore. Réunir les objets du trente et un décembre pouvait se concevoir, mais c’était une facilité et de surcroît ils étaient des cadeaux intimes que je ne voulais pas utiliser. Quel que fut leur avenir, ils étaient désormais possession exclusive de ceux qui les avaient reçus. Qu’avais-je réalisé depuis dix ans qui méritait d’être exposé ? Il y avait cet album intitulé « Portraits de simples instants du monde ». Pendant plusieurs années, alors que j’habitais encore avenue Wilson, j’avais pris de nombreuses photographies de ma vie quotidienne et notamment de la façade que je voyais de mon balcon, de l’autre côté de l’avenue. Ses habitants m’étaient devenus familiers, à proportion de ce mystère que maintient la distance, car je ne connaissais aucun d’entre eux et ne percevait rien de leurs conversations, même en ces soirs d’été aux longues clartés diffuses, décomposées à l’infini, où la circulation s’interrompt quelquefois pendant plusieurs minutes, laissant sonner par les fenêtres ouvertes, avec une précision extrême, les sons ténus de la vie domestique, au-delà de l’avenue. Par ces photographies, j’avais capté les formes bien réelles de vies secrètes qui m’émouvaient car je savais que de rester sur la réserve, elles me révélaient leur essence tout en conservant jalousement leur clé d’intimité. J’avais parfois guetté pendant des heures avant de réussir à capter une présence que d’ordinaire j’apercevais régulièrement. Il y avait notamment un grand appartement dont je voyais chaque nuit le salon éclairé. Que ce fut à minuit, à deux heures du matin ou à quatre heures, je retrouvais toujours les deux rectangles des fenêtres et la pièce envoûtée par une lampe invisible dont la luminosité d’or glissait au fond sur une bibliothèque chargée de livres. Quelqu’un veillait et travaillait probablement dans ce salon, mais je restai longtemps sans voir sa silhouette et je m’imaginai un homme assis à son bureau, composant dans la solitude, à l’heure où le silence devient le pétillement de la matière nocturne, un livre unique et absolu qu’il avait commencé d’écrire depuis longtemps et qui serait sans précédent dans toute l’histoire de la pensée. Je l’appelais « le philosophe ».

Un matin, vers les neuf heures, comme j’arrosais mes plantes sur le balcon, je vis monter les volets beiges qu’une main avait certainement descendus peu avant l’aube, pendant que je dormais et apparaître un homme vêtu d’un peignoir de velours. Il ressemblait à Ernest Hemingway. Penché à l’une des deux fenêtres, il regardait l’avenue et fumait un cigare très mince. Puis il jeta le mégot du cigare, referma la fenêtre et disparut. Je restai fascinée par cette apparition qui s’accordait si bien       avec l’image du « philosophe » telle qu’elle s’était formée dans mon esprit : non pas un pur calculateur de mondes abstraits, mais un aventurier tenant de l’alchimiste et du devin, qui parvenait chaque nuit à faire fleurir l’étrange pourquoi des roses pour en transfuser le parfum dans la matière d’une écriture. Qu’il ressemblât à Hemingway confirmait l’intuition selon laquelle, s’il était philosophe, c’était en romancier de la pensée. Je le revis souvent, à intervalles irréguliers qui n’étaient dus qu’à mes occupations. Parfois, tandis qu’il fumait son cigare, une femme en robe de chambre se penchait un instant à l’autre fenêtre et regardait aussi l’avenue ou secouait un chiffon à poussière, et je pensais qu’elle venait de cueillir sur le bureau de la poudre d’esprit, la poudre de ces mondes qu’il avait attirés à lui et fait surgir dans son salon pendant les heures profondes qui comme sont comme des années de nuit aux très épaisses ténèbres lumineuses.

Il me fallait absolument le portrait de cet homme à sa fenêtre. Mais pendant une semaine, il plut sans discontinuer, et je dus patienter, puis un matin, à mon réveil, un rais de jeune lumière vint glisser à mes pieds. D’un bond, je me levai et me précipitai à mon balcon. Il faisait beau. Des mots épars tracés dans une langue inconnue par le soleil réverbéré contre les vitres de l’immeuble où j’habitais se dépliaient de l’autre côté de l’avenue sur la façade qui abritait l’appartement du philosophe. Il était à peu près huit heures. Avant même de faire mon café, je préparai mon appareil, même si pour le moment les deux volets du salon bibliothèque étaient baissés. Il suffisait que pour une fois l’homme apparaisse plus tôt que d’habitude et à nouveau je le manquerais si je ne prenais pas mes précautions. C’était un jour de mai. Malgré la longue semaine de pluie qui m’avait empêché d’agir, l’air était tiède et je pouvais rester sur le balcon afin de déjeuner et patienter jusqu’à l’apparition du philosophe. Je bus et je mangeai avec une grande lenteur, dans le quasi silence de la matinée commençante. Le monde était tout à la fois ouvert, léger, précis et concentré. Soudain, je vis se relever le grand volet derrière lequel, je le savais, allait bientôt se profiler la silhouette du philosophe qui ressemblait à Hemingway et qui était un romancier cabalistique de la pensée. Et ce moment fut là : il fumait son cigare en regardant l’avenue cependant que sa femme se penchait à son tour à la seconde fenêtre. Dans un calme parfait, je pris mon appareil déposé à mes pieds, l’armai, le dirigeai vers mon sujet, me préparant à régler l’objectif afin d’avoir le meilleur grossissement, puis tout à coup, je pressentis qu’il ne fallait en aucun cas franchir une certaine zone de la vision au-delà de laquelle se perdrait entièrement l’énigme humaine que je voulais capter au profit d’une intimité plus ordinaire, semblable à un rideau tiré. Je choisis donc un plan plus général qui ne permettait pas de distinguer nettement les traits de son visage, et sans qu’il s’aperçoive de rien, je pressai le bouton du déclencheur, sachant à cet instant que la photographie serait parfaite, c’est-à-dire telle que je la désirais. Il ne s’agissait pas pour moi de faire ce qu’on appelle une photo d’art, mais de saisir exactement, sans me soucier de critères esthétiques, un état d’être pur correspondant le mieux qu’il se pouvait à mon accord avec le point visé.

De semblables photographies s’étaient accumulées au fil du temps, sans que je sache exactement ce que j’allais en faire, sachant seulement que les montrer dans leur état présent serait banal et effacerait, plus que mon intention, ma participation aux êtres et aux choses qu’elles saisissaient, la singularité irremplaçable de ces êtres et de ces choses, comme ils avaient fleuri dans un infime suspens mobile du monde. C’est alors que j’eus cette idée : pour les montrer, il fallait justement les présenter de telle façon qu’on ne pourrait les voir et que, pourtant, leur vérité serait visible et irradiante. Mais cette idée, au lieu d’être simplement théorique, se révéla dans mon esprit, à la fois en pensée et en image : je sus dans un instantané de sens et de vision ce que serait la solution de mon problème. Je fis une sélection d’un petit nombre de photographies, qui plus que toutes les autres exprimaient à mes yeux l’unicité d’un événement ténu mais essentiel, et quand j’eus fait ma sélection, je recouvris chacune de ces photographies d’une encre d’or qui selon l’éclairage laissait apercevoir en filigrane un peu de l’image initiale, ou au contraire imposait au regard un pan uni de lumière concentrée, vibrante et rayonnante comme une icône. Ce travail de recouvrement me prit toute une après-midi, car selon le dosage de l’encre le séchage était plus ou moins rapide, et j’avais l’impression que j’assistais à une seconde naissance de ces photographies, rendues plus authentiques et plus immédiatement sensibles d’être occultées de cette façon. Chacune d’entre elles trouva sa place dans un album de couleur noire. Une double page obscure les séparait les unes des autres, et toutes étaient accompagnées d’un texte écrit à l’encre d’or, qui commençait toujours par la formule : « Cette photographie représente »… Une seule, la première, de la série, restait pourtant sans date, et c’est pourquoi le texte écrit à son sujet commençait autrement : « Il s’agit d’une photographie datant très certainement de mars 1995, sans qu’aucune date précise ne soit inscrite à son revers.  Elle représente par conséquent un fragment détaché du temps, c’est-à-dire quelque chose dont l’existence est désormais perdue, inaccessible, semblable à celle des sondes spatiales dont s’oublie finalement la trace au-delà d’une certaine distance, et qui n’en continuent pas moins d’errer dans le non lieu du vide, emportant avec elles les messages émouvants qu’aucune intelligence ne traduira jamais. Ce fragment détaché présente effectivement un caractère particulier dans la mesure où faisant partie des séries dont chaque épreuve est très précisément datée, il constitue une exception. En outre, le retard de deux ans avec lequel ce cliché de 1995 a été développé, lui confère aussitôt la valeur singulière de véritable aérolithe revenant d’outre-espace. De fait, contempler cette image, c’est voir en face, non pas l’autre côté de l’avenue où je vis, bien que cette vue soit son sujet, mais l’une des faces uniques, indéfinies, du temps lui-même, un mince et bref battement de la lumière, un scintillement des choses qui deviennent aussitôt tout autre chose. C’est le portrait d’un simple instant du monde ».

Après avoir terminé cet album, je décidai de faire tirer en grand format les négatifs de ces photographies et, de la même manière, je couvris les épreuves à l’encre d’or avant de les faire encadrer d’une fine baguette carrée de métal noir. Puis tous les négatifs furent rassemblés dans une grande boîte en cèdre : jamais aucune épreuve ne devait être à nouveau développée à partir d’eux. J’aurais pu les détruire, mais préférais les réserver pour un travail futur qui leur donnerait une vie ultime inattendue, une vie définitive dont pour l’instant j’ignorais encore tout. L’album et les tirages accompagnés des textes recopiés à l’encore d’or furent exposés une seule et unique fois. Si les encadrements furent tous vendus, je conservai l’album, ne le rouvrant pour le relire et pour le contempler qu’en de rares occasions tant ce travail continuait inexplicablement de me troubler, bien au-delà de la satisfaction que j’avais éprouvée quand je l’avais conçu puis accompli. Mais qui peut dire qu’une chose est vraiment accomplie ?

Ensuite, il y avait eu la longue série des pierres et des fossiles. Ramassant des cailloux banals, je m’étais plu à lire en eux l’empreinte de végétaux et d’animaux datant des très lointaines époques où nul regard humain n’avait encore examiné avec fascination l’oscillation de la lumière et celle des ombres fines à la surface du sol, sur les rochers, les troncs des arbres ou les feuillages. Tout était né de mon très vieux désir de trouver des fossiles, et si possible des fossiles jamais répertoriés par aucun spécialiste. Faute d’avoir eu cette chance au cours de mon enfance, le même espoir revenait à présent sous une forme nouvelle : puisque je n’avais jamais découvert la moindre forme pétrifiée, j’allais moi-même fabriquer des fossiles. L’idée m’était venue je ne sais plus comment, mais elle n’était pas sans liaison avec l’album obscur et ses photographies couvertes à l’encre d’or. Je me souviens du tout premier silex auquel je fis subir une absolue métamorphose en l’enduisant de peinture noire et en collant dans l’alvéole qui le creusait en son milieu une feuille de chêne enrobée de peinture dorée, si bien qu’il ressemblait à quelque bijou funéraire d’une civilisation sans nom. Il y eut aussi ce petit galet gris à la surface duquel je peignis simplement une mince feuille plate, employant un pinceau trempé dans du vernis ; et ce fut à la fois l’empreinte d’une véritable feuille, et plus mystérieusement, l’ombre fossilisée de cette même feuille, captée et retenue depuis plusieurs millions d’années dans la matière parfaitement neutre et ordinaire d’un galet gris. Un jour, en me promenant, je ramassai une pierre ovale et plate dont une incrustation avait la forme d’une étoile. Je peignis sa jumelle dorée à l’autre pôle et enduisis toute la surface de cette longue pierre d’un film de vernis. Enfin, après la création de nombreuses autres pièces, ma collection se termina par un autre galet banal que je couvris d’un profond bleu brillant, si absolu et si puissant que le regard semblait y pénétrer pour y nager à l’infini.

Il n’y avait plus rien à ajouter à ce fragment d’azur fossile. Toute autre tentative dans la même direction et par les mêmes moyens n’aurait conduit qu’à l’inutile répétition d’un procédé. Je le savais et j’en souffrais. Il n’est jamais facile d’en avoir terminé avec ce qui a su nourrir les heures et les journées d’une longue saison d’intimité. Dans de telles circonstances, quand le regret est assez fort pour émouvoir les forces du hasard, il arrive qu’une réponse lui soit donnée et adoucisse l’adieu. Un soir de mai, très peu de temps après avoir conçu et fabriqué mon tout dernier fossile, je me promenais en compagnie de l’un de mes amis. A un certain moment,  pour une raison quelconque, il décida d’appeler quelqu’un et pénétra dans une cabine téléphonique. Tandis qu’il discutait, je l’attendais en allant et venant non loin de la cabine. Au pied d’un arbre, dont le tronc cylindrique naissait d’un disque en terre creusé dans le bitume, je vis un beau galet ovale d’un blanc opalescent, uni et lisse, qui ressemblait au visage pur d’un grand dormeur divin couché à même le sol. Comment était-il venu là ? Je l’ignorais évidemment. Mais dans la nuit, à la lumière d’un lampadaire voisin, il était d’une douceur incomparable, et aussitôt que je le vis, je ne pus détacher mes yeux de lui. Bien plus : je me sentais auprès de lui, à l’intérieur du cercle en terre, comme s’il était un être humain, capable de sentir, et ma présence, et mon bouleversement ; comme si, à travers la faible distance qui séparait nos êtres immobiles, nous nous touchions, front contre front, et nous communiquions les ondes et la chaleur de nos pensées. Les miennes n’avaient plus d’autre objet que lui. Elles épousaient sa forme, selon sa consistance particulière. Cela dura de longues minutes, jusqu’au moment où mon ami sortit de la cabine téléphonique. Alors je me baissai, tendit la main vers le galet, le prit délicatement et le mis dans mon sac. Rentrée chez moi, je le plaçai sur mon bureau où il resta plusieurs semaines avant d’être scellé sur un parallélépipède en granit gris, dans cette même position de visage incliné où je l’avais trouvé. Je sentais qu’avec lui s’achevait une époque. J’étais désorientée comme si quelqu’un avait prononcé des mots essentiels et que je ne parvenais pas à deviner leur sens.

Plus tard vinrent les objets. De très nombreux objets, qui me surprirent par leur beauté, leur singularité, leur profusion inépuisable, leurs suggestions presque infinies. Tout était susceptible de retenir mon attention. Il suffisait de peu de choses : un petit avion de la deuxième guerre mondiale, grossièrement façonné en plastique, trouvé dans le sable d’une plage près de Quiberon ; une tasse de café vide et sa cuiller que j’avais vues briller au soleil sur le plateau d’une table vide, à la terrasse d’une brasserie, et qui, soudain, me rendaient un peu kleptomane ; un gant de femme perdu sur un trottoir ; un bijou fantaisie de petite fille, abandonné ou oublié dans un jardin ; une plaque de métal rectangulaire, percée de plusieurs trous, dont la surface moirée renvoyait vers mes yeux des irisations vertes ou rouges selon l’inclinaison qu’on lui donnait, cueillie dans un chantier que par hasard j’avais un jour longé ; tant d’autres choses encore, jusqu’à la collection que j’avais rassemblée le trente et un janvier. Pourquoi tous ces objets ? Il me semblait que chacun d’eux recelait un secret que son usage au sein d’une œuvre inattendue faîte à partir de lui allait m’aider à déchiffrer. Ensemble, et placés bout à bout, ils étaient à mes yeux les cailloux d’un petit Poucet qui n’aurait pas cherché à revenir chez lui mais à tracer sa route aléatoire en direction d’un incertain royaume où tout deviendrait clair. En attendant, ils composaient toute une forêt d’êtres étranges dont je ne savais trop ce qu’il fallait penser, même s’ils me fascinaient et rencontraient l’approbation publique. Ces collections devenaient peu à peu si vastes qu’on ne regardait plus chaque pièce isolément mais comme partie à peine différenciée d’un monde opaque dont les formes insolites, les agencements imprévisibles et les tonalités suffisaient à flatter l’œil et l’esprit du spectateur. On ne se souciait plus d’en pénétrer le sens : il suffisait de se promener devant ces concrétions éparses, comme si des phrases entières étaient devenues blocs de matière immobile, qu’on pouvait voir, toucher, mais jamais lire ni écouter.

Parallèlement commença la période où je m’intéressai aux voix enregistrées et aux photographies de vitres embuées derrière lesquelles se devinaient des fragments de visages ; et là encore, ce furent de vraies forêts d’œuvres nouvelles qui avaient un succès exactement proportionnel à leur nombre important, leur quantité donnant la preuve de mon exceptionnelle fécondité. J’avais quitté l’avenue Wilson depuis longtemps et séparé ma vie entre deux lieux : l’appartement où je vivais dans la discrète et très silencieuse rue Nicole, et l’immense atelier de la rue Gay-Lussac où peu à peu s’accumulaient mes productions. Tout cela me plaisait. Le soir, j’étais chez moi, dans la tranquillité, lisant et écoutant de la musique, ou je sortais voir des amis ; le jour, quand je n’étais pas en campagne afin de découvrir et rassembler les matériaux qui nourrissaient ma création, je travaillais dans mon grand atelier, assemblant, séparant, reconstruisant, développant, mixant et hybridant toute cette matière, dans un état d’ivresse qui me laissait parfois plus que perplexe. En règle générale, j’éprouvais le plaisir de l’inventeur qui manipule des pièces infinitésimales avec une ingéniosité souveraine, créant des mécanismes inédits ; parfois, j’avais aussi le sentiment de devenir un écureuil contraint de faire tourner la roue dans laquelle il est encagé, mais cette impression déplaisante était très vite chassée par le bonheur presque enfantin de trouver une idée nouvelle à la faveur de mes promenades, comme je venais encore d’y parvenir le trente et un décembre. Il était vrai qu’en les considérant du seul point de vue de la diversité, mes œuvres avaient un caractère hétéroclite qui pouvait décevoir. Mais si, comme je faisais moi-même, on les considérait chacune comme une étape où se manifestait le reflet d’un mystère, elles redevenaient douces et fascinantes.

Ainsi en allait-il des « Cellules amoureuses » d’une très récente exposition. Le visiteur entrait dans une pièce vide aux murs laqués de noir que n’éclairaient que des appliques assez banales, telles qu’on en trouve dans les chambres d’hôtels, au-dessus d’un grand lit ou d’une table vide non moins ordinaires. On demeurait un certain temps dans cette pénombre silencieuse et nue, jusqu’au moment où l’on commençait à entendre une sorte de bruissement qui sortait des cloisons : voix murmurées, froissements, bruits de succion, claquements de chairs, grincements de sommiers métalliques, mots d’une obscénité violente proférés à voix haute, jusqu’aux appels, aux cris, aux grognements et vagissements de la jouissance. D’autres rumeurs charnelles naissaient pendant ce temps, se superposaient aux premières, composant un canon de souffles et de râles, mais également de longues conversations au téléphone, dont ne se percevait qu’une litanie de phrases entrecoupée par des silences, des sonneries de réveils, le halo pétillant d’un téléviseur, des pas, des bruits d’objets que l’on déplace, une toux inextinguible, la cataracte soyeuse de l’eau brûlante à l’intérieur d’une douche, et d’autres sons que j’avais tous enregistrés dans des chambres d’hôtels chaque fois qu’à l’occasion d’une conférence ou d’une exposition je devais voyager et me trouvais ainsi dans la pleine solitude de tous ces invisibles voisinages qui sont tout à la fois promiscuité, distance, effroi et rite secrets. Il y avait de grandes plages de silence intégral, puis tout à coup, on percevait nettement le crépitement d’un mince papier vitrail que l’on déplie afin d’en extraire un bonbon, ou bien s’élevaient graduellement le ronflement interminable d’un dormeur, ou de nouveau d’autres murmures d’amour, parfois des pleurs dont la raison demeurait inconnue. Il y avait aussi une voix de femme ou d’homme, on ne pouvait en décider, qui semblait réciter à un certain moment une sorte de prière, des chantonnements, des rires, et des bruits corporels involontaires.

Tandis qu’il se tenait debout dans les demi ténèbres de cette pièce, le visiteur finissait également par deviner à la surface des murs des mouvements lumineux très vagues entre le blanc laiteux et le gris cendre plus ou moins charbonneux. Il s’agissait d’un impalpable film au cours duquel on distinguait seulement les lents mouvements d’un drap dont j’étais enveloppée, tandis que je dormais ou sommeillais ou bien encore lisais un magazine ou un roman. Mais comme ce drap était en fait le voile d’un grand rideau, on devinait à travers lui ma nudité brumeuse, sans que le visiteur puisse deviner que la femme allongée n’était autre que moi. J’aimais passionnément cette œuvre, à la fois simple et raffinée, considérant qu’elle était la plus pure et la plus belle de ces dernières années.  Mais je le savais bien, pas plus que toutes les autres, elle ne pouvait être reprise pour ma prochaine exposition.

Il fallait quelque chose de neuf, d’original, quelque chose de si stupéfiant, que ce serait plus qu’un renouvellement, un vrai bouleversement du long travail que j’avais accompli depuis l’époque de mes « Portraits de simples instants du monde ». Et en même temps, ce serait un regard dirigé vers l’arrière, comme au moment où en voiture, juste avant de tourner dans un carrefour, on jette un vif coup d’œil dans les rétroviseurs. Tandis que je réfléchissais ainsi en parcourant mon atelier, mes yeux finirent par rencontrer de grands flacons de verre à l’intérieur desquels je conservais des centaines de pétales de roses que j’avais ramassés en différents jardins pendant l’été. Une étiquette, collée autour du pied de chaque flacon, portait le nom du genre de rose qu’il contenait. Cette précision devait m’aider à retrouver plus tard les mêmes nuances et les mêmes formes, si par hasard je désirais m’en procurer une très grande quantité ou employer des pétales frais dans un travail futur dont je ne savais pas à l’origine s’il prendrait forme un jour. Je m’amusai à lire ces noms de fleurs, un peu machinalement, comme on chantonne intérieurement une mélodie indifférente. Je m’aperçus soudain que quelques-uns des variétés portaient des noms de cantatrices qui non seulement avaient quitté la scène mais étaient décédées depuis longtemps. Leurs voix m’avaient souvent accompagnée, et même si je n’étais que l’un des innombrables cœurs qu’elles avaient bouleversés, il me semblait qu’elles étaient toutes une part irréductible de moi-même, tout comme des êtres intimes avec lesquels on vit depuis presque toujours.

Je vis alors nettement l’image de pièces dont les cloisons seraient pluies de pétales glissant sur les visages de ces chanteuses tandis qu’on entendrait leurs voix, si bien que les visages paraîtraient s’écouler sans fin dans le flux continu des roses qui les emporterait de haut en bas, comme des cascades filant au long d’un rocher lisse. Et quelquefois, les yeux, ou bien la bouche, ou le dessin du nez, ou le visage entier seraient les miens, mystérieusement superposés. Ce seraient là des films infinis correspondant, selon les pavillons où ils seraient projetés, à l’une des cantatrices auxquelles rendaient hommage les créateurs des roses portant leur nom. Ces films un peu fantomatiques n’auraient que deux nuances majeures : la couleur des pétales et les gris des visages. Cela s’intitulerait : « Voix chères qui se sont tues ». Pour le moment, il ne m’était pas nécessaire de tracer des croquis tant la vision mentale de cet ensemble était précise. J’avais bien travaillé. Il ne restait plus désormais qu’à donner corps à ce qui existait déjà pour moi ; j’avais bien mérité de quitter l’atelier et de marcher un peu avant de retourner rue Mage.

II faisait presque nuit quand je repris contact avec l’air froid de l’extérieur. Un bleu profond de minéral obscur nageait silencieusement par tout l’espace. Pourtant, dans quelques jours, ce serait le solstice d’hiver et la lumière commencerait insensiblement de regagner tout le terrain perdu depuis l’été dernier. Je marchais à pas vifs, aspirant l’air profond comme une galerie de mine étoilée en tout sens. J’avais autant de temps que je pouvais le désirer : personne ne m’attendait ce soir, et comme il était encore un peu tôt pour faire en toute tranquillité ce que j’avais prévu, je m’offris donc une longue promenade qui s’écartait du but pour mieux y revenir graduellement et le rejoindre enfin au moment favorable.  Effectivement, il fallait éviter de rencontrer les habitants du 7 de la rue Mage à l’heure de leur retour. C’était un contretemps, mais seulement en surface. Il me plaisait assez d’avoir à parcourir une longue spirale à travers la matière de mon attente représentée par toutes les rues où je passerais successivement. Le sentiment d’une journée réussie et le désir de n’être plus rien d’autre qu’une flâneuse qui se réjouit de marcher librement et de regarder les vitrines me suffisaient pour le moment. Tout en allant ainsi, je ne pouvais cependant pas me retenir d’imaginer et réfléchir. L’excitation nerveuse de la journée passée à l’atelier était si grande que mon esprit continuait de travailler mécaniquement. Je pensais au solstice d’hiver. Depuis longtemps, j’avais songé à saluer d’une œuvre singulière ce moment presque imperceptible de l’année, mais je n’avais jamais trouvé la forme appropriée qui permettrait d’incarner ce désir. Il m’était arrivé de composer à ce sujet ce que je nommais des esquisses en me servant de feuilles d’eucalyptus teintées à la peinture d’or et d’argent, ou par des encres bleues et rouges. C’étaient de grands bouquets décoratifs de rameaux odorants que vendaient les fleuristes à l’occasion des fêtes. Détachant une à une les feuilles de ces rameaux d’eucalyptus, je les avais collées en longues rangées sur des papiers canson de couleur noire. On avait alors l’impression de voir de grandes cartes du ciel montrant l’évolution d’un astre pâle jusqu’au moment où s’allumait le feu de son ardeur ressuscitée. Mais ces « dessins » n’étaient que des essais sans conséquences. Ils ne correspondaient en rien à ce que je voulais aveuglément. Généralement, chacun de mes travaux se compose en esprit, à la manière d’une fleur qui s’ouvrirait et attendrait son épanouissement complet en seulement quelques heures. Je l’avais encore vérifié pendant l’après-midi. Une telle méthode, fondée sur le hasard et le bonheur de l’élan spontané, n’était pas dépourvue de risque et notamment de la tentation récurrente de m’en tenir à la vision tout intérieure au lieu de la verser dans l’univers des formes et des matières. Dans le cas de mon œuvre en hommage au solstice, je n’en étais même pas au stade où naît cette tentation. Cela faisait plusieurs années que j’attendais en vain l’idée complète et évidente qui m’imposerait son fait incontestable.

Pendant que je pensais ainsi à cette œuvre improbable, je m’étais rapprochée de la rue Mage. Bientôt, je fus devant le 7 et je pénétrai dans l’allée sans m’arrêter pour contempler l’immeuble, de crainte d’être aperçue d’une des fenêtres de façade. Parvenue au troisième étage, devant la porte à plaque de cuivre lisse, je m’arrêtai quelques instants pour écouter. Tout était silencieux. Pourtant, par précaution, je pressai la sonnette et attendis. Comme je m’y attendais, personne ne vint derrière la porte qui demeura imperturbablement fermée. Alors seulement, je sortis le trousseau de clés et je les essayai l’une après l’autre. La quatrième entra dans la serrure et tourna sans effort. La porte libérée de son verrou s’ouvrit sur un couloir. Après un temps d’hésitation pendant lequel j’écoutai à nouveau le silence de l’immeuble, j’entrai et refermai la porte. Les lieux n’étaient pas entièrement obscurs, l’éclairage de la rue se diffusant par les fenêtres d’une grande pièce que je pouvais apercevoir à l’autre bout de ce couloir. Je m’avançai de quelques pas sur un parquet qui était nu et grinça faiblement. Mes yeux s’habituèrent progressivement à ces demi ténèbres, et de nouveau, je risquai plusieurs pas du côté de la pièce, franchis son seuil et me trouvai dans un salon. Il n’y avait pas un seul meuble. Aucun tableau ni aucune glace n’étaient posés contre les murs.  Malgré cela, l’appartement ne sentait pas le renfermé comme je m’y attendais. Je promenai la main sur la console d’une cheminée. Elle était lisse et propre. J’approchai d’une des deux fenêtres et regardai dehors. La pièce où j’avais pénétré était bien située au point que j’avais supposé la première fois, il y avait seulement quelques jours, bien qu’une durée fort longue semblât s’être écoulée entre mes deux visites, l’équivalent d’un monde, pensai-je, en appuyant les doigts contre les vitres froides. Le reste de l’appartement était tout aussi vide que le salon.

Sans doute étais-je un peu déçue, mais à vrai dire, la nudité totale à laquelle j’étais confrontée m’intriguait davantage qu’elle ne déjouait mon attente. Je ne restai pas très longtemps, mais cependant assez pour sentir l’intérêt désorienté que m’inspiraient ces lieux. Lorsque je refermai la porte, j’étais déjà certaine de revenir bientôt, peut-être dès le lendemain, dans le plein jour. Je descendis par l’ascenseur, retraversai l’allée sans rencontrer personne et je sortis dans la rue Mage.  Une fois dehors, je m’arrêtai et je levai les yeux vers les fenêtres du salon que je venais de visiter quelques minutes auparavant. Elles étaient éclairées.

II

 

 

 

Ce n’était pas une suspension que j’avais vue briller derrière les deux fenêtres du salon donnant sur la rue Mage, puisque d’un lustre éventuel il n’y avait pas d’autre trace qu’une moulure circulaire au centre du plafond et l’ouverture par laquelle normalement descendent les fils. Sans doute s’agissait-il d’une lampe que je ne pouvais voir depuis la rue, mais qui devait être posée sur la console de cheminée. Cette lampe, quelques instants auparavant, je ne l’avais pas vue, pour cette simple raison qu’elle ne s’y trouvait pas. Et je savais que la vieille femme qui habitait au même étage ne s’était pas glissée chez ses voisins absents juste après mon départ. Ni elle, ni quelqu'un d’autre : je n’aurais pas manqué d’entendre les serrures et les grincements des portes, tant la cabine de l’ascenseur avait glissé silencieusement jusqu’à l’allée. J’étais restée un long moment à contempler ces fenêtres éclairées derrière lesquelles n’apparaissait ni un visage, ni davantage une silhouette, ni même l’ombre portée d’une présence en retrait. Et maintenant, rentrée chez moi, étendue dans mon lit, je revoyais les deux rectangles lumineux se découper sur la façade, au-dessus de la rue tranquille où s’éloignait avec lenteur un seul passant dont se perdait le pas. Je n’avais pas eu peur, n’éprouvant qu’une surprise immense derrière laquelle montait une chaude satisfaction. J’étais venue, j’étais entrée, j’avais marché dans cet appartement désert, frôlé ses murs, touché sa cheminée, ses vitres nues, et finalement, on m’avait répondu par la clarté d’une lampe veillant dans le salon que je venais tout juste de quitter.

J’aurais aussi bien pu rester dissimulée dans le retrait d’une grande porte cochère située juste en face du 7 en attendant que cette lumière s’évanouisse, ou remonter les trois étages à l’instant même et franchir de nouveau le seuil de cet appartement, mais j’avais préféré m’en tenir à cette seule vision des deux fenêtres calmes où m’était donnée l’assurance que contrairement aux premières apparences, je n’étais pas venue pour rien. Je m’endormis toute habillée, passant directement de cette image au plein repos du sommeil dilaté. Le lendemain matin, je retournai à l’atelier et travaillai comme si de rien n’était, même si les deux fenêtres occupaient mon esprit à l’arrière-plan de la concentration que j’apportais à mon nouveau travail. Le soir, je n’eus pas à lutter contre la tentation de retourner les voir. Précipiter les choses n’était pas nécessaire, je le savais intuitivement. Je ne revins rue Mage que quatre jours plus tard, à la même heure que la fois précédente, et tout naturellement, la lampe éclairait les fenêtres. Je restai dans la rue pendant une heure, les contemplant sans faire un seul mouvement ni me préoccuper des rares passants qui, me voyant ainsi, les yeux levés en direction de cet immeuble, devaient penser que je guettais quelqu’un. Et je revins encore chacun des jours suivants observer à distance la luminosité limpide et un peu basse qui donnait au salon pourtant désert une étonnante intimité. Il ne faisait plus aucun doute que j’étais attendue. Le surlendemain, je décidai de pénétrer une seconde fois dans cet appartement. J’aurais déjà pu retourner là-bas la veille au soir, mais j’étais invitée chez des amis. Une fois encore, bien loin de me déplaire, l’obligation de différer le jour de ma visite confirmait l’impression que j’éprouvais depuis que j’avais vu la lampe. Et c’est à elle que je pensai au cours de ce dîner qui avait lieu dans un autre quartier au-delà de la Seine, non loin de mon ancienne adresse de l’avenue Wilson. Même si ce soir je n’étais pas venue rue Mage, elle brillait fidèlement, derrière les vitres du salon et les passants qui par hasard levaient les yeux de ce côté pouvaient apercevoir sa luminosité, sans se douter qu’elle n’abritait personne, ni davantage que sa veille solitaire était tout à la fois un signe de confiance et une attente. Tard dans la nuit, je fis faire un détour au chauffeur de taxi qui me ramenait chez moi. La voiture s’engagea rue Mage, roulant avec lenteur selon mes instructions, si bien qu’en avançant à la hauteur du 7, je n’eus qu’à me pencher pour voir les deux fenêtres allumées. Il était deux heures du matin. Tandis que la voiture s’en éloignait et les perdait de vue, émue par ce que je venais de voir, je compris que la lampe devait éclairer le salon jusqu’au matin. Un peu plus tard, en m’endormant, je ne pus réprimer un tremblement de pure fascination à la pensée qu’elle répandait encore son ambre clair dans le salon inhabité, seule à flotter sur la façade obscure, au-dessus de la rue dont plus aucun passage n’éveillait les échos.

Le lendemain, à l’heure où commençait vraiment la nuit, déjà quelques minutes plus tard que les jours précédents, j’introduisis la clé dans la serrure. Quand j’étais arrivée devant l’immeuble, les deux fenêtres du salon luisaient paisiblement. Sans doute avaient-elles ressurgi de leur neutralité diurne après la dernière dilution du crépuscule. Sans doute aurais-je pu assister à l’émergence de leur clarté si je m’étais postée à temps sur le trottoir, mais une telle surveillance ne m’intéressait pas. M’abandonner à pareil jeu aurait rompu un pacte entre l’appartement et moi. Seul importait le rendez-vous qui dans un court moment allait nous réunir. Je repoussai la porte et pénétrai dans le couloir. Ce n’était plus la lueur de la rue qui en atténuait la tranchée ténébreuse, mais la lumière toute proche qui m’attendait dans le salon. Je refermai minutieusement la porte et m’avançai, pas après pas, jusqu’au seuil grand ouvert. Puis inspirant profondément, je le franchis en fermant les paupières une brève seconde. Quand de nouveau s’épanouit autour de moi la pièce où je venais d’entrer et me trouvais à présent immobile, debout au centre du parquet, je vis la lampe à l’endroit même où je savais la découvrir. Elle était à ma droite sur la console en marbre rose. Son pied, en forme d’urne était modelé dans un verre flou opalescent que répétait son abat-jour. A l’intérieur de ces volumes d’une légèreté et d’un dessin parfait, la tiède lumière ambrée avait une impalpable vibration comme si des lumignons jumeaux y protégeaient leur double flamme. Bien que la lampe fût reliée à une prise électrique par un cordon couleur de bronze, je pouvais en effet penser que le noyau de sa clarté vivait de la présence du feu. Quoi qu’il en soit, elle suffisait à plonger toute la pièce dans une calme atmosphère dorée, me donnant l’impression qu’elle était secrètement le mât central d’une tente quadrangulaire. Et point n’était besoin de visiter l’une après l’autre les quelques pièces voisines pour deviner que nous étions réellement seules.

Ce premier soir, je ne restai qu’une heure, debout au milieu du salon, au point précis où j’avais ouvert les paupières, dans le silence total. Ensuite, je retournai chez moi, à pied, dans les rues lisses où régnait le grand gel. Mais dès la nuit suivante, je fus à ses côtés et je posai la main contre ses flancs. Elle était tiède, comme si vraiment elle contenait une flamme. Puis je m’assis contre le mur séparant le salon de son couloir d’accès, de telle façon que je la voyais à ma droite et trouvais devant moi les deux fenêtres ambrées, comme les feuillets d’un minéral phosphorescent. Un très subtil parfum de cire rayonnait dans la pièce.  Même si le temps paraissait aboli, je conservais intérieurement le sens de sa mesure. Quelques minutes avant minuit, je me levai et je quittai l’appartement. Je revins tous les jours et je restai ainsi très tard aux côtés de la lampe, assise sur le parquet, le dos calé au mur, pendant toute une semaine. En mon absence, des connaissances et des amis me laissaient des messages téléphoniques, croyant que j’étais en voyage. Au lieu de les rappeler, je préférai laisser planer le doute à ce sujet. Tout le reste du temps, je travaillais à mon exposition, plus lentement sans doute que je ne l’aurais fait en temps normal, mais avec une tranquillité d’esprit que rien ne venait perturber. Le septième soir, je ne m’aperçus pas que je glissais dans le sommeil, assise dans le salon dont le parfum de cire flottait comme une substance atemporelle à l’intérieur d’un bloc de quartz ou de résine solidifiée. Je dormis là, d’une seule coulée, dans cette position de statue ou de momie, jusqu’à cinq heures. A mon réveil, la lampe brûlait toujours. Je fus d’abord surprise, puis satisfaite d’avoir à mon insu passé la nuit sous sa lumière. Mes membres étaient un peu courbaturés, mais je n’avais pas froid. Jamais depuis le premier soir où j’avais pénétré dans cet appartement inoccupé, je n’y avais trouvé l’hostile humidité des lieux abandonnés. Pourtant, cette année-là, l’hiver était particulièrement rude, surtout depuis les premiers jours de la nouvelle année. Je me levai et m’en allai, tout comme les autres jours, sans plus me retourner que j’avais fait jusqu’à présent. Je savais que la lampe ne se serait jamais éteinte avant le jour.

Puis je restai deux longues semaines sans revenir. Je devais cette fois-ci réellement voyager. Avec regret, car je m’étais trouvée si bien pendant cette nuit de grand sommeil près de la lampe que j’aurais désiré pouvoir dormir ainsi chaque nuit, mais en même temps, je me disais que l’événement n’aurait pas revêtu une si haute importance si je l’avais prémédité. Il n’en restait pas moins que si j’avais pu retourner rue Mage, chacune des nuits que je passai loin de Paris, je l’aurais fait sans hésiter. Telle n’était pas la vocation la plus fondamentale de cet appartement et de sa lampe. Je ne rentrai qu’en février. Déjà les nuits étaient moins longues et les levers de jour avaient de très violentes rougeurs de rosiers incendiés. Malgré mon impatience, je ne pus pas aller rue Mage le soir de mon retour. Il fallait rattraper tout le retard que j’avais pris, à cause de ce voyage que je n’avais pu reporter car il était prévu depuis longtemps. Je n’étais pas dans ma meilleure humeur. Il m’avait fallu prononcer des conférences, répondre à des questions, signer des livres écrits par plusieurs essayistes au sujet de mon œuvre, pour un public d’amateurs empressés dont la ferveur m’était certes agréable mais ne convenait en rien à mon état d’esprit. Il fallait bien me rendre à l’évidence, je me sentais peu concernée par les hommages qu’on me faisait. J’éprouvais même, je ne savais pas trop pourquoi, le sentiment qu’un grave malentendu s’était glissé entre tous ceux, simples anonymes ou spécialistes érudits, qui admiraient ma production. Je retrouvai dans de lointains musées des pièces que j’avais oubliées ou qui demeuraient attachées dans mon esprit à des périodes et à des lieux intimes. Etait-ce leur déplacement à l’étranger qui brusquement me les rendait si insipides ? A chaque minute, je songeais au travail qui m’attendait à l’atelier. Les films de visages et de pluies de pétales qui devaient prochainement constituer le matériau de base de mon exposition n’étaient pas terminés, et il me resterait ensuite à les monter.  J’avais perdu beaucoup de temps à cause de la rue Mage, et j’en étais à secrètement me reprocher les longues soirées que j’y avais passées au lieu de m’activer à tenir les délais qui m’étaient impartis.

Mais la rue Mage était bien plus puissante que mes reproches superficiels. Entre elle et moi, il y avait un lien dont la nature restait encore indéchiffrable, mais qui ne pouvait être aussi facilement dénié. Je travaillai donc d’arrache-pied pendant près de quarante-huit heures, dormant à l’atelier pour éviter de perdre encore du temps en allées et venues entre deux lieux. Pendant ces deux journées de réclusion, je progressai très rapidement, si bien que je parvins à combler mon retard. Je pouvais être satisfaite du résultat de mes efforts et j’éprouvais une grande fierté car je savais que mon nouveau projet, achevé et installé dans la galerie qui devait l’accueillir serait conformes à mon attente et qu’il plairait beaucoup aux visiteurs et aux critiques. Il ne restait plus à présent qu’à achever sa mise en place technique. J’avais donc bien le droit de me détendre et me promener un peu. Ce n’était plus du temps perdu à satisfaire les vains caprices d’une rêveuse exaltée, ou tromper l’inquiétude devant la tâche à accomplir. N’ayant aucune envie de passer une nouvelle soirée de solitude, j’appelai quelques amis et les conviai à dîner avec moi dans l’un de mes restaurants favoris. J’étais heureuse et soulagée. L’étrange malaise que j’avais éprouvé en revoyant mes œuvres anciennes s’était totalement dissipé, et mieux encore, sachant combien ma nouvelle œuvre allait rencontrer les faveurs de mon public, je désirais fêter d’avance ce grand succès. Au cours de ce dîner, je fus brillante et enjouée comme je ne l’avais pas été depuis le trente et un décembre. Aussi étrange que cela puisse paraître, je ne pensai pas un instant à la rue Mage. Vers deux heures du matin, nous nous trouvions au Domino, quand l’un de nous, jugeant qu’il était assez tard pour lui, sonna le repli général. Selon mon habitude, je rentrai en taxi. A mi chemin, brusquement dégrisée de la soirée et de l’effervescence artificielle qui avait saupoudré mes nerfs, je songeai à la lampe. Continuait-elle d’éclairer les deux fenêtres, malgré ma longue disparition , Ou bien n’y avait-il plus rien là-bas qu’un appartement vide sentant l’oubli, la déception et l’abandon ? Je priai le chauffeur de passer tout d’abord par la rue Mage, lui expliquant que l’un de mes amis qui habitait au 7 était peut-être encore debout et que dans ce cas-là je m’arrêterai chez lui. Avec indifférence, le chauffeur répéta l’adresse que je venais de lui donner, puis il tourna dans un carrefour et prit une rue étroite qui filait à l’oblique. Plus nous nous rapprochions du but, plus je craignais la déconvenue de ne trouver qu’une façade noire ensevelie sous la dureté du gel. J’aurais voulu que l’on fasse demi-tour avant que ce constat ne gâche tout le plaisir de ma soirée, mais il était déjà trop tard car la voiture venait maintenant de s’engager rue Mage, et elle ralentissait en approchant du 7. Par précaution, avant de quitter le taxi, je regardai l’immeuble. Suspendues dans la nuit, les deux fenêtres solitaires brillaient imperturbablement.

Dès que j’entrai dans le salon, j’aperçus le tableau posé sur la console de cheminée. Et devant le tableau, le vase d’où surgissaient ces fleurs aux tiges rigides qui leur donnaient l’allure d’un bouquet d’arbres poussant au bord d’une rive de Méditerranée. Le tableau était un carré de cinquante centimètres de côté. La dominante des bleus le rendait presque monochrome à l’exception de la longue zone centrale qui dessinait une bande plus ou moins régulière dans sa largeur. Bien que d’allure abstraite, il suggérait pourtant la profondeur d’un paysage avec un lac bordé par des montagnes et un ciel dilaté. Les fleurs disposées dans le vase paraissaient dominer le lac, si bien que cette émanation de paysage vibrait d’une vie et d’une présence qui me bouleversèrent aussitôt. Je ne me posai pas un seul instant la question de savoir qui avait placé là ces fleurs et ce tableau. Je savais parfaitement qu’il n’y avait jamais personne dans cet appartement. J’étais trop fascinée par l’espace inconnu que je venais de découvrir pour réfléchir à autre chose et je restais debout, à quelques pas de lui, sans oser faire le moindre geste. Graduellement, certains détails me devenaient sensibles et m’étonnaient : la luminosité qui circulait à l’intérieur cet espace ne désignait pas d’heure précise, même si l’idée du crépuscule ou du premier lever du jour me venait à l’esprit. Si réellement c’était un paysage, il était vide, étale et traversé par un mouvement horizontal qui n’était autre que lui-même. Quelle que fut la manière, figurative ou non dont je l’envisageais, il déployait une profondeur qui attirait l’œil et le corps, donnait envie de se pencher au cœur de sa substance et de participer à son étrange respiration.

C’était un choc physique et émotif indescriptible. Tout autour de la pièce, d’autres tableaux de même format offraient leurs variations à celui-ci. Ils étaient déposés à même le sol, le dos légèrement incliné contre les murs, comme dans un atelier.  Chacun ouvrait le même espace que le premier d’entre eux, mais dans d’autres tonalités. Certaines avaient l’ardeur compacte du soleil perçant un banc de brume, d’autres l’obscurité d’ardoise d’un grand drapé de pluie effaçant tout dans sa lente invasion, ou bien l’opacité d’un jour de neige et de brouillard étendu sur les eaux qu’il annulait, ou bien encore la transparence d’une matinée ou d’une après-midi de pur suspens, entre regard, sommeil, sourire et fine disparition. J’en comptai sept. En un instant, leur silence évasif et leur beauté énigmatique avaient détruit tous les espoirs et les efforts que j’avais accomplis depuis dix ans. Il n’y avait rien à sauver, à contester ou nuancer. Tout ce qui avait succédé à la série « Portraits de simples instants du monde », peut-être cette série elle-même, était frappé d’un désaveu irrévocable. J’étais parfaitement calme, lucide et désertée. Ce qui venait de se produire confirmait d’un éclat brutal et immobile ce que j’avais déjà confusément perçu au cours de mon voyage. Mais contrairement à ce qui se serait produit si je n’étais pas retournée dans cet appartement et vu ces sept tableaux, je le savais dorénavant avec une telle intensité qu’il m’était impossible de continuer à me faire illusion en produisant sans cesse de nouvelles œuvres vides. La lame qui coupe net les paupières est également ce qui sauve la vision.

Et maintenant ? pensais-je. Que faut-il faire ? Je ne pouvais rester un seul instant de plus dans le salon, et simultanément, rien ne pouvait plus m’arracher à ces tableaux. J’étais à la fois devant eux et par mon attention impersonnelle, à l’intérieur de leur espace, entre eux et moi, dans un flottement qui s’étendait par eux sans la moindre limite, malgré leurs bords quadrangulaires. Alors, j’eus cette idée : si je devais emporter l’un d’entre eux, lequel prendrais-je ? Et la réponse surgit à l’instant même : le tout premier avec son vase de fleurs. Tandis que je songeais ainsi, je m’aperçus qu’un temps très long avait dû s’écouler depuis mon arrivée. Je regardai ma montre.  Il était en effet près de cinq heures. Il ne me serait pas très difficile de trouver un taxi. Je quittai donc l’appartement en emportant le vase et le tableau auparavant posés sur la console de cheminée. Autant le dire dès à présent, je revins toutes les nuits suivantes, jusqu’au moment où plus un seul des sept tableaux ne demeura dans le salon. Mais dès le premier jour, celui que j’avais emporté avec le vase m’occupa tout entière. Je l’avais installé chez moi sur le dessus d’une cheminée, exactement comme je l’avais trouvé rue Mage, avec le vase de fleurs placé légèrement à l’avant. Dans son étendue supérieure bleu pâle et mauve se diffusait le halo d’une rougeur immatérielle dont je ne pouvais pas localiser la source, pas plus que celle de sa luminosité générale. Il n’était d’aucune heure et les contenait toutes.

Je poursuivis et achevai « Voix chères qui se sont tues », car il me fallait bien honorer la commande qu’on m’avait faîte, mais désormais cette œuvre avait pour moi un autre sens et tout mon intérêt allait aux sept tableaux que j’avais rapportés de la rue Mage. Je m’étais aperçue qu’ils n’étaient pas signés selon l’usage mais portaient une empreinte de couleur pourpre, peut-être celle d’un sceau, à l’envers de la toile. Ni cette empreinte, ni la manière de ces tableaux ne m’étaient familières. Ils étaient là, à la manière de chats qui regardent en silence et boivent l’espace de leur contemplation. J’aurais pu retourner rue Mage à la recherche d’un détail que je n’aurais jusqu’à présent pas remarqué et vérifier qu’aucun nouveau tableau n’avait remplacé les sept autres ; mais je ne le fis pas. Je savais bien que les fenêtres du salon seraient éteintes.

Un soir, très peu de temps avant le vernissage de mon exposition, je reçus la visite de mon ami Bernard Chemin. Dès qu’il entra dans le salon, il tomba en arrêt devant les toiles.

- Tu as des René Daure ? Ils sont superbes !

Il s’approcha, examina attentivement la toile placée sur le dessus de cheminée. Où donc les as-tu dénichés ? dit-il, après un long silence, et son visage d’abord émerveillé exprimait à présent le plus grand étonnement.

Je réfléchis en détournant les yeux. Pouvais-je lui raconter de quelle façon j’étais entrée en possession de ces tableaux ? Je m’arrangeai pour lui répondre dans le vague.

- C’est très étrange, murmura-t-il après un long silence.

- Qu’est-ce qui est étrange ?

- Eh bien, ces toiles !

Il se tu de nouveau et s’oublia dans l’examen des oeuvres. J’attendais patiemment ce qu’il allait me dire, mais je ne percevais pas moins le battement de mon cœur. René Daure. J’avais beau fouiller ma mémoire, ce nom m’était totalement inconnu. Mais à Bernard, il était familier et à vrai dire, je n’en étais pas très surprise. Amateur raffiné, il possédait une collection exceptionnelle. Les considérations d’argent et de réputation ne l’intéressaient pas. Seul importait pour lui le choc reçu, et je savais qu’il connaissait et appréciait un grand nombre d’artistes dont pour ma part je n’avais jamais entendu parler, ne fût-ce que pour cette seule raison qu’ils habitaient à l’étranger. Tandis que je pensais à tout ceci, Bernard avait retourné les tableaux et observé l’empreinte de couleur pourpre.

- Ce sont des René Daure ; il n’y pas de doute.

- Dis-moi ce qu’il y a d’étrange en eux.

Il se tourna et son regard revint d’un autre monde.

- Ce sont des toiles de la série à laquelle travaillait René lorsqu’il est mort,

répondit-il avec lenteur. Je l’ai vu plusieurs fois pendant les derniers mois. Il me disait chaque fois qu’il était proche du but. Naturellement, il voulait parler des tableaux. Il est mort subitement, le lendemain de ma dernière visite. Or, pendant cette visite, René m’a dit que sa série était en fait très loin d’être finie. Il m’a montré les quatre vingt tableaux qu’il avait déjà peints, je m’en souviens très bien. Aucun des sept que tu possèdes ne se trouvait dans l’atelier. Il est d’ailleurs facile de vérifier. Après sa mort, ils n’ont pas été séparés. C’est son galeriste suisse qui les possède. Il les avait achetés depuis longtemps, avant même que René ne les commence. Tu sais de quelle façon vivait René.

- Précisément, je n’en ai pas la moindre idée.

Bernard sourit avec finesse.

- Je ne vais pas te raconter son existence entière. Mais il suffit d’un ou deux

faits pour voir quel homme était René. Il a longtemps vécu dans une vieille ferme fortifiée, perdue au centre de la Beauce. Autour de la maison, c’était le vide à ciel ouvert. Des étendues entièrement plates et nues. Sa chambre était une vaste pièce qu’il avait obturée, à l’exception d’une meurtrière horizontale placée très haut si bien qu’on ne pouvait pas voir dehors. Mais une lumière géométrique en descendait et traversait l’espace avec lenteur, traçant une ligne abstraite le plus souvent inclinée à l’oblique. C’était une sorte de cadran solaire d’une infinie beauté rudimentaire, qui ne mesurait rien car nulle graduation gravée au sol ou sur les murs ne permettait de lire les heures. Les murs, le sol et le plafond étaient entièrement peints d’une laque de couleur noire qui complétait cette dématérialisation du temps. La chambre de René flottait ainsi au-dessus des saisons comme une barque des morts. Un lit posé au sol en était le seul meuble. René peignait sans se soucier du moindre horaire, ni même de l’alternance du jour et de la nuit. Il travaillait parfois quinze heures de suite sans presque rien manger ni boire. Lorsqu’il se sentait épuisé ou avait terminé une phase de son travail, il se douchait puis venait dans la chambre se jeter sur le lit où il gisait dans le silence, derrière les hautes murailles vieilles de trois siècles. Trois mois par an, il se rendait en Suisse chez son marchand, Paulus Eckhardt. Il y trouvait un atelier muni de tout le matériel qui lui était indispensable. Paulus Eckhardt le recevait comme un ami intime. Le soir, il l’emmenait souvent chez ses acheteurs les plus fidèles, parfois dans des châteaux perchés en pleine montagne. Il n’était pas rare que la conversation se prolonge jusqu’à l’aube. Autour des interlocuteurs, des Picasso, des Delacroix et des Rembrandt que nul ne connaissait luisaient dans les reflets d’un feu de hêtre ou de sapin. Parmi ces riches collectionneurs doués du plus profond esprit, il y avait le Prince Sarrau. Le Prince avait aussi des Picasso, des Delacroix et des Rembrandt. Mais aussi des Titien, des Tintoret, des Véronèse et des Monet. Mais tous de la dernière période, celle où ces maîtres âgés avaient une dernière fois réinventé leur art. Voici ce que disait le Prince à ce sujet. René en avait été si frappé qu’il avait retenu les mots exacts et par bonheur il me les a si souvent répétés que je les sais moi-même par cœur, comme si j’avais participé aux entretiens avec le Prince :

« La véritable marque des grands peintres et de tous les artistes authentiques, leur sceau fondamental ne se révèle et ne s’impose que dans les dix dernières années lorsqu’ils ont tout tenté, tout dit, et entièrement brûlé le savoir-faire qu’ils ont acquis progressivement au cours de leur carrière. C’est à ce moment-là, lorsque tout est devenu cendre qu’apparaît la lumière. Mais une lumière fondamentale, filtrant dans les nuées, qui transfigure tout ce qui vibre en elle. A ce point dépouillé d’apocalypse, les véritables grands artistes ne sont plus de leur siècle, ni d’aucun siècle, passé ou à venir. Réunissant et jouant autrement le toujours de leurs chiffres et de leurs signes, ils peuvent alors franchir leurs propres lignes de frontière et pénétrer dans des régions d’outre-expérience où tout ce qui fut jusqu’alors leur univers s’épure, se difracte et se réorganise selon des lignes neuves, inactuelles, et par cela, toujours loin à l’avant de toute époque. La matière orageuse du temps avec laquelle ils ont amoureusement lutté coïncide tout à coup avec une forme de sérénité aussi totale qu’elle est également travaillée par l’urgence pure et le pressentiment. L’œuvre tardive des créateurs profonds libère toujours un très étrange sourire tissé de hautes fureurs et de mystères inapaisés qui sont, à force de patience et de méditation active, devenus maintenant les aliments d’une certitude et les viatiques d’un étonnant voyage. Le Beethoven des derniers quatuors connaît ces régions de ferveur et d’exil où la matière même de la solitude devient action de grâce sur un fond de tempête. Le Picasso des dernières années découvre également ces régions de fulgurance où le tracé de son pinceau, devenu presque chinois en sa simplicité joueuse, fixe d’ultimes vertiges qui ont la grâce de sa très vieille jeunesse ambrée d’angoisse. Titien, Monet, tous ceux qu’il nous faudrait ici nommer connaissent cette mutation qui n’est rien d’autre qu’un passage à l’absolu. Et au-delà, le monde retrouve soudain la transparence du premier jour, à l’instant même où le premier regard fraîchement éclos le trouvait devant soi et le rejoignait aussitôt, comme l’hirondelle humide lancée dans la lumière ».

Bernard Chemin ne me dit rien de plus, et malgré son désir d’apprendre enfin par quel moyen je m’étais procuré les sept toiles inconnues de la dernière série que René Daure avait conçue avant sa mort, j’esquivai ses questions les unes après les autres. Je lui promis seulement que les tableaux s’étaient trouvés entre mes mains par le hasard le plus complet et que plus tard, un jour, quand le moment serait venu, je lui dirais lequel. Je redoutais qu’il ne se laisse pas désarmer si facilement. Or, à ma grande surprise, il ne s’offusqua pas de mon refus. Il dit que ce mystère dont j’étais seule à connaître la clé était sans doute un signe et qu’il m’appartenait d’en déchiffrer le sens. Je faillis lui répondre qu’en vérité je ne possédais aucune clé, que tout s’était joué à mon insu, et même, à l’origine, contre mon gré, de telle façon que je n’en savais finalement guère plus que lui à ce sujet. Mais je me tus. Nous étions à présent debout et immobiles, l’un à côté de l’autre, face aux tableaux de René Daure, ou plus exactement, au bord de ces tableaux où nos yeux délivrés plongeaient et circulaient avec une liberté d’apesanteur.

- René avait donné un titre général à cette ultime série, murmura-t-il soudain.

Sais-tu lequel ?

Il observa une pause pendant laquelle je restai suspendue dans le trajet instantané de mon regard, déjà là-bas, dans le lointain en expansion.

- « Feu renaissant », dit-il enfin, et ces deux mots volèrent auprès de moi dans

la fraîcheur de la distance.

La nuit suivante, je peignis « Chambre Noire ». Une toile rectangulaire enduite d’encre de chine et de laque noire mélangée d’encre d’or. Les proportions en sont dosées de telle manière que selon l’éclairage ou la position du regard, on trouve un bloc luisant de nuit ou la montée d’une sourde luminosité à travers les ténèbres, comme des lueurs lointaines et indistinctes moirant les profondeurs d’un miroir vénitien. Au centre du tableau, une petite boîte rectangulaire fixée par d’invisibles clous d’acier, et peinte avec le même mélange passé couche après couche. La boîte, ouverte à la façon d’une niche à la surface d’un mur contient un négatif photographique posé en frise horizontale. Il est recouvert d’encre d’or. Son signe austère et fascinant captive aussitôt l’œil. Après avoir peint « Chambre Noire », je passai plusieurs jours à reconsidérer sans parti pris de complaisance ou de rejet tout mon travail passé. Je n’en étais plus désormais à tout exclure, mais je comprenais bien que je suivais dorénavant une autre route. Je repartais de mes « Portraits de simples instants du monde », sans pour autant revenir en arrière, plutôt selon la première boucle d’une spirale qui pouvait à présent s’ouvrir plus largement dans l’inconnu. Les nuits de la fin février étaient très belles, exceptionnellement froides et pures. Le vernissage de mon exposition avait eu lieu. Après avoir passé par touts les espaces vides aménagés dans la galerie pour accueillir « Voix chères qui se sont tues », le visiteur pénétrait dans une dernière pièce où « Chambre noire » se trouvait accroché solitairement, et s’étonnait de sa présence au point de croire que l’oeuvre était d’un autre artiste non mentionné sur le carton d’invitation.

La grande majorité d’entre eux restaient longtemps dans le silence, devant cette petite toile sans signature ni commentaire. Et moi, de mon côté, veillant dans l’atelier, face au nouveau tableau que je venais de commencer, je m’efforçais de pénétrer, en étendant les mains, les yeux ouverts plus qu’ils n’avaient jamais été, dans l’espace inconnu que René Daure avait trouvé : ce lac sans paysage au bord de l’aube et de la nuit, sans cesse recommencé, où l’on s’éloigne en profondeur, l’esprit dans la distance.

 

 Lyon, 28 septembre, 8 décembre 2004

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