Articles pour la revue Rumeurs

Robert Lobet ou le poème peinture

Article publié dans le numéro 7

 

 

La poésie peut emprunter mille formes. L’une d’elles est la peinture, surtout si elle est sans paroles. Bien des tableaux contiennent en effet des mots ou des phrases, parfois des textes entiers, comme l’a si bien montré Michel Butor dans Les mots de la peinture.1 Mais si l’on veut percevoir le timbre intime du visible, tel que le peintre le manifeste, si l’on veut que « l’œil écoute », selon le célèbre titre de l’étude consacrée par Paul Claudel à la peinture hollandaise2, et accueille le poème de l’image, il faut que celle-ci commence par faire en elle le silence et ne capte que les vibrations fondamentales de l’être, hors de toute volonté discursive. Les nappes de ses réserves intérieures peuvent alors se mettre à vivre et entrer en résonnance avec l’esprit qui les devine et les rejoint. C’est encore plus vrai dans le cas assez rare d’une peinture qui n’hésite pas à rencontrer des poèmes en des rendez-vous intimes où, chacun, image et mot, demeure entièrement lui-même. Cette alliance de deux modalités poétiques est l’une des dimensions majeures de l’œuvre de Robert Lobet, patiemment tissée au fil des décennies.

 

 

 

 

 

 

Peintre, graveur, cet artiste exigeant et patient comme un vigneron secrètement alchimiste, est aussi éditeur de livres d’artistes, depuis qu’il a créé en 2001 les Editions de la Margeride, nouant un dialogue exceptionnel avec les poètes, qu’ils soient de réputation internationale confirmée depuis longtemps comme Andrée Chedid, Michel Butor, assurent la relève des premiers par l’ampleur et qualité de leur œuvre comme Bruno Doucey, Salah Al Hamdani, Sabine Péglion, ou appartiennent à de nouvelles générations plus que prometteuses, comme Felip Costaglioli ou Estelle Fenzy.

Il faut d’ailleurs souligner la générosité avec laquelle, loin de s’en tenir aux poètes consacrés, Robert Lobet sait ouvrir les portes de sa maison à ceux dont la rencontre éveille en lui une résonnance suffisamment intime pour que s’éveille et se concrétise le désir d’une collaboration, même si les noms de ses invités sont parfois encore confidentiels. C’est en poète qu’il est lui-même, par le cœur et l’esprit, autant que la création artistique, qu’il sait les reconnaître et engager avec eux le long processus conduisant à la naissance d’un livre. L’importance du désir spontané est chez lui si fondamentale que Robert Lobet peut parfaitement avoir l’intuition d’une publication à venir sans que l’auteur le sache à l’avance.

En 2010, écrivant d’Italie à Robert Lobet une carte postale représentant la cathédrale de Sienne, je me souviens avoir formulé quelques impressions en prose, sans me douter que quelques jours après il me répondrait dans un message de remerciement : « Déplace les éléments de ce que tu m’écris en les mettant en colonne, et tu verras que c’est un poème. » Ainsi est né Cathédrale de Sienne, publié la même année. Ce désir peut parfois s’inscrire dans une longue durée jusqu’au moment où les circonstances lui permettent de s’incarner. Je me permets une autre anecdote personnelle pour cette simple raison que, directement concerné, je la connais bien, mais je sais que je suis loin d’être le seul à avoir connu de telles surprises merveilleuses avec Robert Lobet. En 2009 je lui ai envoyé un récit intitulé Ölöhn, sans aucune intention éditoriale puisque jusqu’à ce jour les Editions de la Margeride ne publiaient que des livres de poésie. Ma motivation était simplement de lui faire lire un texte qui me tenait à cœur, dans le cadre d’une offrande amicale. Je ne pouvais savoir que la situation de cette histoire sur une île imaginaire de Norvège parlerait à Robert qui entretient un lien personnel avec ce pays, pas plus que je n’imaginais qu’il déciderait par la suite de publier Ölöhn. Mais la taille importante de ce récit exigeait une technique d’impression différente de celle qui prévalait dans le cas des livres d’artiste qu’il avait déjà publiés. Robert a donc cherché comment procéder en faisant intervenir un imprimeur qui convienne au projet, comme à l’esprit de sa peinture et de sa maison et, après bien des recherches infructueuses, n’abandonnant pas, il a fini par trouver la solution qui a conduit à la parution du livre durant l’été 2013, pour le festival « Voix vives de la Méditerranée », à Sète, où j’étais invité cette année-là. Si je raconte cette belle anecdote, c’est qu’elle témoigne de l’esprit de Robert Lobet, qu’elle constitue une signature de sa personnalité artistique et humaine au même titre que ses œuvres : la faculté de s’engager dans une aventure à deux, (parfois plus comme c’est souvent le cas depuis la création de la série « Connivences » dont je reparlerai plus loin), comme on décide de s’embarquer soudain à bord d’un navire d’exploration, guidé par la pure fraternité de la découverte et de l’éblouissement partagé.

 

 

 

 

 

Mais avant d’être éditeur, Robert Lobet est peintre, dessinateur et graveur. Son œuvre existe donc à part entière, indépendamment du dialogue avec les poètes et si l’on ne peut savoir ce qu’elle aurait été sans celui-ci, on ne peut nier qu’elle aurait existé tout autant d’une autre manière. Né en 1956, à Nîmes où il vit toujours, il a, dès son enfance, éprouvé un profond désir de création, bien qu’il soit né dans une famille où livres et culture ne jouaient aucun rôle essentiel. Comme tous les enfants captivés par le monde visible, c’est de manière improvisée, comme à l’état brut, qu’il a commencé d’en capturer des images à l’aide d’un appareil photo en plastique : « Je me souviens d’un cargo rouillé dans le port de Sète, photographié à l’âge de 14 ans. Cette image deviendra une peinture sur toile, longtemps après. »3 A cette fascination s’ajoute bientôt, chose plus rare chez un enfant, celle des livres, des très vieux livres, et de la calligraphie, passion qui ne se démentira pas jusqu’à présent. De manière significative, au grand dam de sa famille, l’enfant ne songe pas à faire de portraits. Ce sont les choses, leur présence dans l’incendie ou les limbes de la lumière, qui retiennent son attention. Comme les futurs artistes en font souvent l’expérience, sa vocation picturale à venir trouve une source essentielle dans la commotion que provoque en lui une exposition vue en 1970, celle de l’œuvre tardive de Picasso, encore vivant à l’époque, au Palais des papes d’Avignon : « C’est un espace immense pour moi, enfant. Les parents s’indignent, je ne comprends pas pourquoi. »4

Robert Lobet ajoute qu’il n’a que peu de souvenirs d’enfance. Cette remarque me paraît infiniment significative : délié de soi, le peintre n’a en effet jamais puisé dans son fonds autobiographique. Son œuvre ignore les références personnelles pour s’ouvrir entièrement au dehors. Seul son imaginaire tient lieu de fil subjectif et ce n’est sans doute pas par hasard que ce dépouillement de l’ego l’a conduit à rencontrer les poètes dans leur infinie diversité, avec tant d’empathie et de justesse.

Entretemps, l’enfant a connu la passion du dessin de manière clandestine : « Je dessine à partir de dessins trouvés dans des livres, des BD, des journaux, souvent en cachette des parents. » La pulsion graphique est commune à beaucoup de jeunes gens. Elle sert souvent à libérer des forces intérieures, à objectiver leurs bouillonnements d’énergie semblables à des paquets de particules quantiques.5 Beaucoup d’enfants dessinent avec acharnement, parfois avant même d’apprendre à écrire, le plus souvent en prenant appui sur des modèles qui finissent par devenir des habitudes, sauf quand ils servent de tremplins à une pensée plus intime. La plupart des jeunes dessinateurs se livrent à des exercices « à la manière de », en hommage à de grandes figures qui leurs semblent fondatrices, qu’il s’agisse de peintres ou d’auteurs de bande dessinée – et d’ailleurs, nombre de dessinateurs du neuvième art aujourd’hui confirmés ont eux-mêmes commencé par imiter leurs grands aînés.

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans le cas de Robert Lobet, le dessin est non seulement puisé à des sources extrêmement variées qui témoignent de la puissance de cette passion et peut-être aussi de son urgence existentielle, mais contrairement aux autres enfants, le jeune garçon travaille en secret, à l’abri du regard familial, comme s’il devait protéger une part essentielle de soi, tisser son être dans une résistance secrète qui est peut-être également une échappée belle. De ce point de vue, l’initiation première au plaisir pur de dessiner a suivi chez lui un tout autre trajet que celui du peintre afro américain d’origine portoricaine et haïtienne, Jean-Michel Basquiat. Victime d’un grave accident de la circulation à l’âge de sept ans, Basquiat a en effet subi une fracture du bras et de nombreuses lésions qui devaient conduire à l’ablation de sa rate. Durant son séjour à l’hôpital, sa mère lui offre un manuel d’anatomie « Gray’s Anatomy » qui le passionne et l’incite à dessiner de manière compulsive à partir de ses planches. La mère de Jean-Michel Basquiat l’encourage dans cette voie et lui fait visiter les musées. On sait ce qui en surgira plus tard, non sans détours et douleurs.

Robert Lobet n’a connu ni le traumatisme d’un grave accident, ni l’initiation à la peinture par une mère cultivée et attentive. Mais il possède un point en commun avec Basquiat quoique leurs créations respectives n’aient aucune espèce de ressemblance. Il dessine en réaction à quelque chose, même si le jeune nîmois conduit une lutte beaucoup plus sourde, sans doute en réponse à un certain état d’étouffement qui ne trouve aucun autre exutoire qu’une langue muette incarnée dans le trait. La discrétion de Robert Lobet au sujet de son enfance ne permet pas d’en dire beaucoup plus.

Toutefois, confirmant un « contexte familial oppressant et parfois très violent », Robert Lobet accomplit des études qu’il qualifie de « brouillonnes et ratées », tandis que, lui refusant la liberté de faire des études d’art comme il le souhaiterait, sa famille cherche à le convaincre de faire du droit. Le jeune homme abandonne vite cette voie, enchaîne les petits boulots et entre par hasard à la banque où il s’ennuie profondément mais où il reste provisoirement entre 21 et 23 ans, pour assurer son indépendance. Parallèlement, il s’engage dans la pratique systématique et solitaire de dessin, avec rigueur et acharnement, travaille ensuite dans plusieurs ateliers, cherche sa voie entre surréalisme et peinture contemporaine puis, quelques années plus tard, il devient décorateur sur céramique, commence à gagner sa vie en qualité d’artiste et abandonne la banque pour se consacrer entièrement à sa formation. Là encore, tout en dessinant, peignant et conduisant une maîtrise d’arts plastiques à l’université Paul Valéry de Montpellier, il accomplit de nombreux métiers alimentaires dont, 13 ans durant, celui d’animateur dans un Foyer occupationnel pour personnes déficientes mentales, menant des recherches sur la créativité et le handicap. Il dira souvent par la suite combien lui on appris les personnes côtoyées dans cet établissement.

A cette époque, l’artiste éprouve constamment le sentiment douloureux de devoir faire ses preuves. Même s’il a déjà exposé à plusieurs reprises, il lui faut trouver une légitimité que sa modestie et sa timidité lui refusent encore de s’attribuer : « Au temps de la banque, (j’ai été un véritable Gaston Lagaffe à la banque, et garde en mémoire des anecdotes en nombre dont une explosion de chaudière! Oui Monsieur, et je ne regrette rien!), je faisais déjà beaucoup d’expositions en semi-amateur. Cette expérience m’a permis de rencontrer beaucoup de monde, de public. C’est très important, ces contacts ; j’ai écouté les gens, leur rapport à l’art, ça m’a intéressé, appris, souvent ému : la grand-mère de Robert Combas, avec son accent de Sète qui me raconte : «  Hé oui, il a offert (Combas) une peinture au petit (le gamin approuve) mais on a dû l’enlever de sa chambre, du gosse, ça lui faisait peur! » Ensuite, j’ai continué, libre de mon temps, par des expositions dans ma région, l’école des Beaux-Arts de Nîmes en Gravure, une formation de deux ans dans l’atelier du peintre Jean-Marc Scotti en Cévennes. C’est un homme et un artiste magnifique et sincère, un vrai ! Les Beaux-Arts de Montpellier m’acceptaient en 2° année, directement, le ministère a refusé. Les Beaux-Arts, je pense que ça donne au moins une chose : le réseau ! il me faudra du temps pour oser essayer, aller en Égypte, travailler avec les archéologues, découvrir la Bibliothèque d’Alexandrie, entrer dans l’univers du livre sous toutes ses formes, celui des objets magnifiques venus de différentes cultures. C’est tellement beau et passionnant ! Je commence par des livres objets. Les textes de poètes viendront ensuite quand j’oserai. »

A partir de 2000, en effet, Robert Lobet se rend en résidence d’artiste à Alexandrie où il rencontre le directeur de la mission archéologique française d’alors, Jean-Yves Empereur. La rencontre est si fructueuse et chaleureuse que la résidence sera renouvelée de 2002 à 2005, notamment dans le cadre d’un partenariat avec la nouvelle bibliothèque, afin de donner naissance à des livres objets : « À Alexandrie, j’ai pu travailler autant que je le souhaitais. Ne faire que ça, du matin au soir ! Je me souviens des kilomètres parcourus dans la ville ou ses environs, des centaines de dessins, des peintures que j’ai alors réalisées. Mes habitudes de dessin ont volé en éclat, j’avais trop à faire, trop de sensations, d’émotions. Mon dessin s’est adapté, vite, et j’ai suivi ma main et mon crayon (j’utilise le même depuis, avec quelques autres, bien sûr). Et puis je suis arrivé au moment de l’ouverture de la nouvelle bibliothèque où j’ai eu de très bons contacts. Ensuite j’ai pu compter sur les archéologues français de l’équipe de Jean-Yves Empereur qui m’ont accueilli à bras ouverts et aidé. Cette ouverture à l’art les intéressait en termes de communication. » Comme Michel Butor avant lui, - Michel Butor avec lequel il fera par la suite 5 livres – Robert Lobet a eu besoin d’une aventure initiatique en Egypte pour dépouiller l’ancienne vie et l’échanger contre une nouvelle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au cours de ses séjours successifs, Robert Lobet se voit prêter un jeu de clés qui lui permet d’accéder aux nombreuses citernes qui jalonnent le sous-sol du centre d’Alexandrie. C’est là entre autres lieux, dans ces réserves séparées de la bruyante et effervescente circulation de surface, que s’accomplit l’alchimie de la métamorphose dont parle l’artiste, selon un processus à la fois intime et transpersonnel qui le met en contact avec de grandes images fondamentales, celles des architectures antiques et médiévales, de leur floraison secrète en vastes espaces mystérieux et clos qui ne sont pas sans évoquer des édifices sacrés dissimulés sous terre et ainsi protégés de la fréquentation des profanes. Là, auprès des eaux mystérieuses de ces cryptes préservées de la fureur des hommes, dans la vibration sensible de l’air où s’égoutte le temps, l’artiste fait mûrir son imaginaire en se laissant guider par son crayon, selon les modulations des colonnes, des arches, des perspectives et des étages successifs par aussi légers que des concrétions oniriques.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De ce monde secret est né, ainsi que de la bibliothèque alexandrine, l’un des pans majeurs de l’œuvre de Robert Lobet : ce peuplement intérieur d’édifices dont on ne sait jamais s’ils sont des doubles infiniment réverbérés des citernes, des cristallisations autonomes nées des songes, ou les emblèmes d’une étrange mémoire sans ego déterminé, proche de l’inconscient collectif – et l’on songe parfois, en contemplant les œuvres qui en déploient les structures infinies, au livre X des Confessions de Saint Augustin dans lequel le philosophe étudie justement la mémoire : « Me voici arrivé aux grands espaces, aux vastes palais de la mémoire, là où sont les trésors des innombrables images apportées  par les perceptions d’objets de toutes sortes. »6

Infiniment sensible à cette expérience que Robert Lobet m’a longuement racontée à plusieurs reprises, et qu’il évoque toujours volontiers car elle constitue sans aucune doute l’étape du passage de la chrysalide au papillon constitué, je lui ai consacré un poème, inédit à ce jour. (Le nom propre « Maréotis » qui figure au quatorzième vers est celui d’un lac salé séparé de la Méditerranée par l’isthme sur lequel Alexandrie a été construite) Voici ce poème :

 

Cherchant le noeud de ces bibliothèques

Aux yeux murés d’éternité,

Il descend aux citernes

Où le jardin des nombres

Evalue tout silence.

 

La ville est au-delà

Sur la toiture de sa mémoire,

Avec ses yeux de sarcophage

Qui fixent un raisin bleu.

 

Tendue d’épaules et de clameurs

Elle redit au destin

Les noms de ses jeunesses

Fardées de vieil oubli.

 

Maréotis,

Est son étreinte à la feuille d’or.

 

Mais lui, ouvrant des portes immuables

En un lointain de grilles,

Sans le sable d’un geste ou le flambeau d’un pas,

Suppose un horizon,

Lentement vers le nord.

 

L’expérience égyptienne sert donc de catalyseur. Maintenant, l’artiste a trouvé son expression et celle-ci le conduit presque naturellement à créer en 2001 les Editions de la Margeride, afin de répondre au désir de dialogue que la découverte d’Alexandrie et de sa bibliothèque a nourri en profondeur. Le poète en images, infiniment sensible aux mots, pousse alors l’une des portes capitales de sa vie. Dans un entretien accordé en Novembre 2014 à l’excellent blog « La pierre et le sel – Actualité et histoire de la poésie », Robert Lobet déclare à ce propos : « le travail sur le livre prenait de plus en plus d’importance. Je faisais des livres-objets, puis des éditions de bibliophilie, souvent en collaboration avec des éditeurs et des imprimeurs d’art, et comme ça n’allait pas assez vite et que je recherchais plus de marge de liberté, de créativité, je suis devenu mon propre imprimeur. Parallèlement je voulais que ces textes magnifiques (ceux de mes auteurs) soient connus et partagés plus largement. Donc j’ai travaillé sur ce concept et j’ai créé la collection « Passerelles », des livres d’artiste, de la meilleure qualité possible et au moindre coût. Certains collègues éditeurs n’ont pas compris au début, maintenant d’autres font de même, car le public apprécie et les auteurs aussi. ». Il précise encore : « (…) l’envie de travailler avec des auteurs s’est imposée et a commencé de prendre corps à travers trois auteurs marquants, René Pons, Salah Stétié et Andrée Chedid. Une fois ma timidité surmontée, je me suis rendu compte que ces personnes étaient ravies de travailler avec mes œuvres, et que cela se passait très bien, avec beaucoup de simplicité. »7 La rencontre avec les poètes s’est faîte, comme souvent, par des successions de beaux hasards qui ont permis des rencontres souvent décisives : « J’ai connu Andrée Chedid par le centre culturel égyptien à Paris, Salah Stétié lors d’une conférence à Rousson, dans le Gard. Il m’a dit : « revenez demain », je suis revenu ! Butor par des rencontres et des amis, René Pons lors d’une exposition. Beaucoup d’autres lors des festivals de Lodève et Sète, deux festivals auxquels je dois beaucoup ainsi qu’aux organisateurs qui soutenaient mon travail. Et puis : je travaille sans cesse, comme un dingue… »

 

 

 

 

Le livre d’artiste devient alors l’objet d’un engagement essentiel. Le principe en est simple et rare : chaque exemplaire, même dit d’édition courante – par contraste avec les tirages de tête – propose des œuvres originales et non de simples reproductions comme c’est souvent le cas dans ce domaine éditorial très particulier, si bien que tout lecteur a la possibilité de vivre une aventure esthétique complète à un prix abordable, les Editions de la Margeride rompant délibérément avec la logique du livre de luxe réduit à un nombre très restreint d’exemplaires – certes le tirage reste circonscrit à une échelle artisanale, sans quoi l’artiste ne pourrait assumer la tâche qu’il se donne, mais il est plus ouvert que ce que ce qui se pratique généralement.  Fondé sur le principe de l’intuition révélatrice, le choix de Robert Lobet obéit à une entière liberté qui garantit une cohérence poétique personnelle, mais ne suit pas vraiment une ligne éditoriale fixant d‘avance des critères et un climat d’ensemble. Robert Lobet comment ainsi cette pratique autonome articulée par le dialogue : « J’ai des thèmes en tant que créateur, une sensibilité, des outils techniques, des coups de cœur. Je sens très vite si je dois me lancer dans un projet. A la lecture du texte je sais très vite ce que je peux faire ; parfois ça change complètement en cours de route car j’improvise. Pas de conception bien précise, je laisse venir, je suis ouvert, j’écoute, j’apprends j’observe et j’essaie d’entrer dans l’univers de l’auteur en lien avec mes propres registres de création et mes techniques. Et si besoin, je m’adapte, privilégiant la relation de confiance, de respect, de qualité. Je donne et je reçois beaucoup. Souvent au bout de quelques lectures je sais « presque » tout ce que je veux ou peux faire : format, images, mode d’impression. » Pour autant, la collaboration avec le poète, si elle est étroite, ne donne pas lieu à une intervention directe de l’auteur dans la conception artistique du livre : « C’est très rare. Il n’y a que Bruno qui m’entraine dans des projets un peu techniques et inhabituels, et on en parle ensemble, on calcule, on explore diverses pistes et c’est passionnant (parfois compliqué, aussi, mais cela me plaît). » Robert Lobet fait ici allusion à Bruno Doucey, lui-même éditeur, et poète, avec qui il a publié quatre livres.

Ce qui frappe quand on observe le vaste catalogue des Editions de la Margeride, c’est non seulement la multiplicité des noms, mais aussi celle des inspirations, qui se retrouve dans les approches variées et toujours inattendues selon lesquelles l’artiste donne vie matérielle et picturale aux textes qu’il accueille. Les livres d’artiste de Robert Lobet sont en eux-mêmes des poèmes parce qu’ils inventent chaque fois des expressions singulières pour accompagner la voix du texte, dans une forme concertante qui fait de l’ensemble un objet esthétique pur. Sans qu’il phagocyte le moins du monde ses poètes, Robert Lobet les a suffisamment intériorisés pour que leurs chants respectifs, au service desquels il se met, soient aussi des résonnances de sa propre voix mise en altérité. Une telle expérience ne serait pas envisageable s’il se contentait de publier des textes sans leur apporter cette part d’engagement absolument intime qu’est la conception d’un livre multiplié par autant d’originaux uniques qu’il y a d’exemplaires. Tous ceux qui ont déployé devant eux les ouvrages d’une même édition de leurs poèmes et ont découvert que chaque couverture diffère de la précédente, que chaque gravure ou chaque encre est une variation inattendue sur le thème fondamental créé pur la circonstance, mesurent cette diversité rayonnante qui dépasse le cadre habituel d’une publication, même dans le domaine du livre d’artiste. J’ai pu le vivre, comme d’autres, avec une émotion particulière, comme si ce que j’avais écrit était non seulement objectivé par l’impression, mais également sublimé dans l’envol des images.

 

 

 

J’aimerais aussi donner ici quelques exemples de cette variété par les textes eux-mêmes. Tout d’abord avec un extrait de On the road again de Felip Costaglioli, poète de la grâce et des métamorphoses, d’une extrême originalité :

 

Les secrets

Portent toujours

Leurs poches trouées

(…)

 

Dans la

Sacoche

De l’air

Nos blessures

Sont des baumes8

 

Puis un poème déposant un à un ses objets de lumière en lambeaux, extrait d’Oripeaux par Corinne Hoex :

 

1

Soleil du matin

Haillons de taffetas

Oripeaux

Défroques

Guenilles écarlates

Soleil du matin

Rêves naufragés

Lambeaux

Déchirures9

 

Dans un autre registre en lien avoué avec la poésie japonaise médiévale, cet extrait de Paysage au rocher Image d’un Japon très ancien, par Lucien Giraudo :

 

Sa pointe domine tout

L’espace

Blanc

 

En dessous

La cascade

En à-pic

 

Et voici que

Plus Bas

Encore

 

Commence

La vie

Aérienne

Des arbres10

 

Encore une autre tonalité avec cet extrait en grande pulsation primordiale de Sur un chemin Kanak par Bruno Doucey :

 

1

 

Tu étais déjà là

Quand je suis arrivé

 

Je ne t’ai pas cherchée

Dans l’aire coutumière

 

Ton visage dormait

Comme l’eau dans la pierre

 

Et le nom se dressait

Comme le bois se dresse

Dans la mangrove de l’été11

 

Terminons ce florilège avec un extrait de Les vivants et les morts, premier livre de Michel Butor aux Editions de la Margeride. Il nous reliera à l’origine de cette aventure :

 

Dans Alexandrie

sous les grands chantiers

des routes nouvelles

des archéologues

fouillent patiemment

 

(…)

 

Ainsi dans l’urgence

fascinés feuillettent

la bibliothèque

des anciens vivants

rangés dans leurs siècles

 

Niches sarcophages

caveaux oubliettes

voici les squelettes

de l’antiquité

sortis de l’oubli12

 

On aimerait pouvoir juxtaposer davantage de ces fragments qui sont doublement poèmes par le chant et l’œil. Mais il nous faut encore examiner deux projets d’une grande originalité dans le travail créateur de Robert Lobet, avant de revenir à la dimension spécifique du dessin, de la peinture et de la gravure, en dehors du cadre singulier du livre. Le premier  de ces projets concerne la série « Connivences » qui voit le jour en février 2016 avec son premier numéro autour de Robert Lobet lui-même et de deux poètes, Aurélia Lassaque et Zingonia Zingone. Il s’agit d’une forme inédite d’objet artistique : une revue livre d’artiste donnant lieu à de véritables conversations créatrices entre Robert, d’autres artistes et des poètes, selon le principe d’une liberté totale à géométrie variable au fil des occasions. Robert Lobet commente ainsi ce projet inédit dans le monde des livres d’artiste : « Je recherchais une solution à un besoin de publier des auteurs dont j’apprécie les textes, en lien souvent avec des auteurs que j’avais déjà publié, mais sous une forme collective, originale, en prenant comme référence la revue de la galerie Maeght, Derrière le miroir. Et puis l’idée de créer une revue me séduisait beaucoup malgré la complexité de la tâche. Au fil des numéros la formule revue-livre d’artiste fonctionne assez bien. Elle surprend parfois, mais elle répond à un créneau qui manquait dans mon travail dans le sens où cela me donne la liberté de faire de nouvelles rencontres, de poser de nouvelles idées sur le papier, souvent en lien avec des évènements, Camargue, Bretagne, Marine Nationale, de très belles expériences. La première a vu le jour à Rome avec le travail d’écriture de deux poètes, Aurélia Lassaque et Zingonia Zingone, merci à elles. » Trois ans de travail et quelques 7 numéros partis à la découverte de nouveaux espaces ont assis cette aventure dans une durée suffisante pour qu’elle devienne une véritable exploration systématique, et c’est justement à explorer sans cesse par de nouveaux moyens que s’emploie toujours Robert Lobet. A Aurélia et Zingonia ont succédé Sabine Huyhn et Sabine Péglion au numéro 2, Felip Costaglioli et moi-même au numéro 3, Rolando Kattan, Aurélia Lassaque, Victor Rodriguez Nunez, René Pons pour le numéro 4 en bilingue français et espagnol, Joseph Issaoui, Alicia Martinez, Mario Pogacar, Mercédes Roffé et Abrar Saied, pour le numéro 5 en multilingue français, espagnol, arabe et croate, Estelle Fenzy, Rémy Fenzy et Alain Freixe au numéro 6 et enfin Colette-Nys Mazure, Frédéric Jacques Temple, Gilles Baudry, Francine Marc et Felip Costaglioli pour le numéro 7, avec chaque fois bien entendu la participation de Robert Lobet lui-même.

 

 

Cette liste permet de mesurer quelle merveilleuse rose des vents poétique s’est épanouie dans la si bien nommée série « Connivences », à travers la singularité des imaginaires et le souffle entrecroisé des langues. Parfois, le numéro accompagne une circonstance. Par exemple, le 3 auquel j’ai collaboré avec Felip Costaglioli est aussi le catalogue d’une exposition de Robert Lobet, intitulée Rivages, proposée de juin à septembre 2016 à la Bibliothèque des Ursulines de Quimper. De même, le 6 est un numéro spécial destiné à célébrer les 90 ans de la Réserve Naturelle Nationale de Camargue et le 7 s’inscrit dans un cadre encore plus original puisque, comme le précise la présentation de ce numéro sur le site des Editions de la Margeride : « Pour la première fois à notre connaissance une école militaire s’associe à une maison d’édition dans le but de créer un ouvrage poétique qui construit la rencontre entre des élèves-officiers et des artistes de différentes nationalités. ​Dans le cadre des Projets Sciences Humaines proposés lors du troisième semestre de la formation des Officiers de Marine, la possibilité de publier un livre d’artiste sur le thème de la mer a été offerte aux élèves. L’objectif pédagogique principal étant la découverte des pratiques d’écriture et de dessin pour enrichir la vie intérieure des élèves, le peintre Robert Lobet et la poète Colette Nys-Mazure sont venus animer un atelier d’écriture/peinture embarqué à bord de la goélette La Belle Poule. Les textes et illustrations des élèves seront insérés dans le livre, à côté des oeuvres de R. Lobet et des poèmes de C. Nys-Mazure, F.J. Temple, G. Baudry, F. Marc et Felip Costaglioli.» La liberté grande qui inspire chaque numéro permet d’inventer les formes d’écriture qui y circuleront comme autant de courants révélateurs. Par exemple, dans le numéro 3, Felip Costaglioli et moi avons proposé deux courts essais sur la peinture de Robert Lobet, des poèmes et une petite nouvelle. Voici un extrait de celle-ci que Felip a intitulée Un homme simple (le testament d’un poète) et qui est doublement dédiée à Robert Walser et Robert Lobet : « C’est un pays ouvert où les amants s’embrassent à pleine bouche mais pour leur plaisir font la cuisine pour leurs grand-mères, pour leurs sœurs et pour leur mère ; un pays où légers les arbres tremblent, où les vallées se déploient, s’évaporent ou se plient. »13 Ce pays c’est celui de la délicatesse poétique de Felip Costaglioli, mais aussi celui de Robert Lobet puisqu’il entre en résonnances avec ses œuvres, dessins, peintures et gravures, reproduits dans le catalogue, très souvent en relation avec les espaces et les éléments d’une Bretagne primordiale qu’affectionne l’artiste. Réunir symboliquement deux Robert, l’écrivain et le peintre, c’est aussi dire que le second est à part entière un poète. De même, épousant par le poème la Bretagne rêvée de Robert Lobet et la prolongeant de ma propre Bretagne rêvée, j’ai au fil de quelques poèmes accueilli le peintre parmi les poètes, comme il nous a accueillis dans les livres que nous avons publiés avec lui. Voici l’un de ces textes, intitulé Galet de l’aube :

 

Le dévorant poli ses vagues

Au pli des millénaires,

Cherchant cet œuf dont le parfait granit

Aura douceur de lune en un matin.

Celui qui le rencontrera parmi les solitudes

Où l’alphabet rompu de la lumière est dispersé

Verra le lait natal de la planète

Encore sans nom.14

 

Le galet de l’aube est bien sûr ce beau bijou minéral nu que les temps géologiques et marins ont modelé et que le peintre admire dans tout rocher, récif ou galet qui retient son œil. En rencontrant un tel objet, l’artiste salue la durée et son frère jumeau l’immémorial. En effet, si Robert Lobet est comme chacun d’entre nous attentif aux éclats et aux lignes d’orage de son siècle, il ne demeure pas moins une conscience fondamentale, épanouie dans sa création, homme, grâce à la longue contemplation de ce qui dépasse l’immédiat de nos existences : cette puissance élémentaire d’exister qui caractérise le monde et avec laquelle nous devons de toute urgence nous reconnecter si nous voulons de nouveau habiter la terre et non pas seulement l’utiliser, l’exploiter et l’épuiser. C’est bien sûr habiter le monde en poète, selon la célèbre devise de Hölderlin, et qu’un peintre le fasse aussi spontanément que Robert Lobet dit assez que le mot de poésie traverse les genres et les comme un cavalier l’arc-en-ciel d’une cascade.

Mais, poète, Robert Lobet ose l’être parfois en écriture, dans quelques livres rares et intimes qui sont ses trésors secrets. Tel est le cas d’un petit livre d’artiste composé au printemps 2019, intitulé Les jetées. Il se déplie selon un long ruban en accordéon qui permet l’envoi d’une première écriture, celle des signes exprimant une jetée emblématique entre figuration et abstraction, suivie de son l’écriture seconde, celle d’un texte imprimé :

 

Comme la fin d’un monde

Elles relient, elles séparent

Deux territoires

L’un, indompté,

Livré aux vagues farouches

L’autre, plus calme offre l’abri.

Elles raturent l’horizon

Leur puissance nous rassure

Mais elles cèdent elles aussi,

Parfois.

 

 

 

Placé en fin de ligne graphique, ce texte unit l’image picturale au poème de langage d’une façon émouvante car c’est la voix de l’artiste qui s’élève ici, en des mots justes et simples, accordée au rythme de la mélodie graphique dont elle est l’extrême pointe, comme si, dans un trajet inverse de celui des livres d’artiste habituels aux Editions de la Margeride, c’était ici la peinture qui nourrissait la poésie de mots et la rendait possible, l’engageait comme la flèche d’un récif dans l’indéfini des embruns, de la lumière nomade et des horizons. Deux territoires sont bien ici reliés et séparés par leur continuité de pli en pli, jouant le même rôle d’intercesseur entre infini sauvage et havre paisible. Le sentiment de la fragilité demeure, comme dans la poésie japonaise, et l’auteur formule sobrement l’essence de son art, ou du moins d’un de ses centres actifs, en prononçant le verbe « raturer », laissant peut-être entendre aussi que la puissance sauvage est celle du poème peinture, quand l’asile décrit et protégé par les jetées est peut-être le poème langage dans sa simplicité. Quoi qu’il en soit, il y a bien cette idée d’une griffure picturale et verbale qui marque l’horizon et les déluges élémentaires de l’eau et du rocher, pour affirmer moins l’ego de l’homme que la participation à ce qui l’englobe. Les jetées sont en effet des remparts qui permettent de loger des nids paisibles entre leurs bras, mais aussi des avancées vers l’indomptable et l’infini, des lignes de transition entre abri et haute ivresse des vagues et si elles cèdent parfois, ce n’est pas seulement qu’il leur arrive d’être emportées par les tempêtes, mais qu’elles consentent aussi à ce ravissement, l’appellent et s’y abandonnent sans nulle réticence.

A ce stade, nous voyons que la plénitude poétique de Robert Lobet ne se situe pas seulement dans le cadre rigoureux des livres d’artiste, en conversation avec les auteurs, mais aussi dans une croisière solitaire au long cours, celle de la création autonome. Le peintre est poète parce qu’il s’engage dans une traversée de l’élémentaire. Son navire est évidemment la peinture, mais une peinture sublimée en force, qui fait corps avec ce qu’elle explore, en puise les substances et les énergies, pour être selon leur vocation et non celle d’une soumission du monde à l’exactitude de sa représentation. Elle n’est ni une nomenclature ni une encyclopédie visuelles des existences, mais un enlacement passionné avec ce qu’elle exprime.

Au commencement est le dessin. Il capte des lignes de force, rassemble des cristaux, vibre entre abstraction et figuration. Il est aussi cartographie première des territoires que l’artiste entend parcourir, ainsi qu’il le dit lui-même avec une grande précision : « Un de mes profs, à la fac m’a dit un jour, alors que j’avais donc repris des études tardivement (31 ans), « vous avez un pied dans la tradition (dessin et peinture classique) et un autre dans la modernité, servez-vous de ces deux courants ». A Alexandrie, j’avais besoin de dessiner, vite, très vite, trop de choses à voir, à aimer, à partager! Le croquis très rapide est devenu une constante et une source beaucoup plus riche que la photo, même si j’en fais moi-même, pour me documenter. Travailler d’après photo m’est cependant pénible. Donc je fais beaucoup de croquis, je suis le motif, le paysage (où les animaux même ne me voient plus que comme une pierre ou un végétal). Je me fonds dedans. Ensuite à l’atelier je reprends ces croquis en épurant et développant le sujet avec d’autres moyens et formats. Ceci m’entraîne vers une recréation sur la base du motif initial. Recréation qui évolue en séries plus ou moins proches du motif originel, mais qu’importe. A ce stade, la main, et l’imagination sont convoquées sur des chemins à découvrir. »

Le dessin est donc un sismographe qui parcourt le monde sensible et danse avec lui. Il ne fige pas comme le ferait la photographie documentaire, il projette la subjectivité dans l’espace, visite les formes et inscrit en quelque sorte des carnets de l’œil et de ses trajets, dans une sorte de phénoménologie pratique que Merleau-Ponty aurait certainement saluée avec enthousiasme. Il ne s’agit pas  en effet de décrire, mais de saisir et de rendre intelligible un tourbillon d’être. Entre épure et noces graphiques, le dessin est un acte de contemplation et de rassemblement qui possède une vitesse proportionnelle à la volonté de correspondre avec ce qui est, comme on échangerait des messages de plus en plus concis avec une personne vers laquelle on avance, tandis qu’elle-même vient à la rencontre. Le dessin exécuté sur le motif, est l’auxiliaire mental et physique de l’artiste qui sténographie la parole des formes déployées dans la lumière. Ensuite, le travail de l’atelier consistera à reprendre cet ensemble de notations, à le faire mûrir et à le transformer par l’alchimie picturale. On voit bien par exemple comment le réalisme de départ, en vertu duquel, provisoirement soucieux des apparences données de tel ou tel lieu, le peintre se met à leur service, dépouille peu à peu son vêtement initial pour laisser vibrer, s’étendre et se redéfinir la vie de l’image en un corps nouveau, plus réel car plus profondément investi dans l’universel et donc irréductible à toute tentative de localisation distincte. Les citernes dessinées deviennent entièrement les chambres intérieures de rêve qu’elles étaient déjà en puissance au moment de la confrontation directe avec elles, les bibliothèques se ramifient sans fin en d’étranges cités fauves et ténébreuses, dont on ne sait plus si elles sont situées sous la terre, à l’air libre, ou au-delà, dans le noyau des nébuleuses, ou encore dans le mystérieux verger des images intérieures, qu’elles soient celles du songe ou des révélations éveillées d’un inconscient collectif devenu visible par le travail de l’artiste. C’est d’ailleurs bien ainsi que l’entend Robert Lobet : « Je parle de « l’espace du signe », en référence à la calligraphie. Peut-être s’agit-il d’un retour à l’origine ? La référence est là, toujours présente mais la stylisation accentue l’espace, le rapport au temps, à la méditation sur l’objet. »

 

 

 

 

 

 

Ces espaces témoignent aussi d’une dimension archéologique essentielle : peindre n’est-ce pas aussi en un sens retrouver, exhumer ce que les habitudes avaient enfoui sous leur poussière ? Comme le dit Bergson : « Approfondissons ce que nous éprouvons devant un Turner ou un Corot ; nous trouverons que, si nous les acceptons et les admirons, c'est que nous avions déjà perçu quelque chose de ce qu'ils nous montrent. Mais nous avions perçu sans apercevoir. C'était, pour nous, une vision brillante et évanouissante, perdue dans la foule de ces visions également brillantes, également évanouissantes, qui se recouvrent dans notre expérience usuelle (...) et qui constituent, par leur interférence réciproque, la vision pâle et décolorée que nous avons habituellement des choses. Le peintre l'a isolée ; il l'a si bien fixée sur la toile que, désormais, nous ne pourrons nous empêcher d'apercevoir dans la réalité ce qu'il y a vu lui-même. »15

Mais ce que Bergson désignait ainsi relevait surtout d’une réalité aperçue. Une conception de la peinture comme celle que développe Robert Lobet va au-delà des apparences, au-delà des sensations subjectives et affectives, selon le principe d’une traversée qui reformule le monde par la manifestation de ses secrets à la fois extérieurs et gravés au plus profond de nous. Il n’en reste pas moins, comme Bergson le dit dans la même page, que le poète est un révélateur, ajoutant aussitôt : « nulle part la fonction de l’artiste ne se montre si clairement  que dans (…) la peinture ».16

Même si Bergson, en homme du XIXème siècle qu’il est encore à bien des égards lorsqu’il écrit ces lignes en 1934, a tendance à considérer la peinture comme un art d’imitation, il sent bien qu’elle relève aussi d’une logique de l’expression et surtout qu’elle accomplit une tendance déjà à l’œuvre dans la poésie, mais de façon peut-être plus latente ou moins complète, justifiant ainsi de la considérer comme la forme poétique par excellence. Peut-être la peinture répond-t-elle en effet à sa manière audacieuse car muette, à l’exigence mallarméenne de rendre « plus purs les mots de la tribu » ? Parole par le visible plutôt que le sonore – encore que certaines toiles  de l’art classique cherchent à rivaliser avec la musique, comme Le concert champêtre de Titien – la peinture hante la pensée en l’ouvrant dans l’image et prononce des oracles intuitifs que seules les figures flottant dans la toile communiquent. Telle était l’une des significations des « conversations sacrées » peintes par de nombreux artistes italiens de la Renaissance. Au-delà de leur valeur religieuse, ces conversations en peinture poussaient au plus haut degré l’expression de ce qu’est l’art de la peinture quand il excède la seule exigence figurative. Peindre, c’est alors éclairer dans l’espace une résonnance qui ne s’entend paradoxalement que par l’intermédiaire de l’œil messager, révélant ainsi d’immenses dédales. Comment le dire mieux en dehors d’une peinture que par un poème, surtout s’il est inédit, et dans lequel j’espère avoir capté un peu du halo dérivant des bibliothèques alexandrines rêvées par le peintre :

 

Une nuit de lueurs

Au milieu de la vie,

Une barque m’a conduit

Au nœud des souterrains,

Là où les voix qui déambulent

Ont forme de distance.

Portant visages

Aux habitants de l’invisible,

Elles ouvrent les miroirs

Et les châteaux entrecroisés

Du seul inverse pur.

 

Le nu, fuyant gibier de ses reflets

S’y glisse à l’infini

Des solitudes,

Enfant de ses enfances

Au-delà de la bouche

Et du rameau des bras

Serrés contre son buste de rosier.

Puis la nuit du mercure,

Naissant

Et poursuivant l’effraie

En rouge éclat de noir ;

Et le parfum de ses échos,

Le long des nombres ouverts

Ainsi que des couloirs

A l’infini des yeux.

 

Mais aussi essentiels soient-ils, les symboles de la bibliothèque et des citernes sont loin d’épuiser le paysage intérieur de Robert Lobet. La mer, en lien avec les rochers, la végétation et les horizons constitue un de ses terrains de prédilection, si bien que l’élément marin est chez lui tantôt soyeux tantôt compact et rugueux, parcouru de mille fissures qui sont aussi des herbes, des plantes, dans un aller et retour permanent entre vision panoramique et vision microscopique. La mer, tel que la vit Robert Lobet, témoigne d’une prédilection fondatrice : « Le monde marin fait pour moi référence à l’enfance, aux voyages, à l’espace, à la liberté, à la beauté, à la nature sauvage, à l’inconnu, aux lectures de récits de marins, à la beauté, à la peur, vaincue, aux bateaux à voile, enfin. » Situé entre deux infinis, le peintre n’éprouve cependant pas comme Pascal le sentiment d’une angoissante désorientation qui lui révélerait le dérisoire de la condition humaine, mais plutôt le sentiment d’une appartenance, doublé d’une curiosité extrêmement attentive aux spectacles qui s’offrent à lui.17

 

 

 

Il est par exemple extrêmement sensible aux substances minérales, à leurs griffures, cicatrices, failles, boursoufflures, micro cratères, tout ce qui fait de la pierre un paysage planétaire à part entière, un infini dans l’infini, qui nous parle de pluralité des mondes enchâssés les uns dans les autres, comme des emblèmes ou d’infimes reflets locaux des forces et des formes actives dans l’univers  entier : « Oui, le minéral exerce une fascination chez moi, comme un rapport aux âges d’avant l’humanité et par là même il ouvre un questionnement sur l’humain, le sens de la vie. J’entretiens avec lui un rapport sensuel, physique, émotionnel. Le minéral, à l’état naturel ou travaillé de la main de l’homme fait toujours signe pour moi. Il est présence vivante, en quelque sorte. », confie le peintre, en soulignant à juste titre la solidarité de l’homme et de la substance à travers les signes du travail. Mais qu’il soit façonné ou saisi à l’état brut, qu’il s’adoucisse ou réfracte dans sa texture complexe les convulsions cosmiques, le minéral est une sorte de livre écrit qui s’offre au désir du peintre. La matière ainsi comprise est évoquée dans une figuration qui tient de l’acte magique, et simultanément appréhendée en tant qu’abstraction pure.

C’est en ce sens que dans Connivences 3 Felip Costaglioli écrit : « L’alliance ou l’alliage de forces que l’on dit souvent contraires  le figuratif et l’abstrait, le tracé et la texture, la mer et le ciel, la terre et l’air, le physique et l’abstrait, l’énigme et l’évidence. L’art de notre peintre alchimiste modeste consiste aussi à en révéler un équilibre clair. »18 Le minéral, qui témoigne des forces de la terre, de la mer et du ciel, est donc une bibliothèque élémentaire à lui seul. Il n’est pas étonnant qu’il soit inséparable des autres substances, comme je le soulignais aussi dans Connivences 3 : « Mâts des navires, failles des rochers, trajets graphiques des êtres végétaux, griffures de l’érosion, tout s’échange, s’illumine, s’appelle et se répond. Chaque toile est alors l’un des talismans du regard intérieur qui reconnaît et fait sienne la solidarité fondamentale des êtres élémentaires. Une île est un galet gravé d’une écriture énigmatique, mais aussi une carte marine, un lichen aux torsions de bloc de lave, ou bien encore un astre abîmé sur la terre ; tandis que les épaves ont des allures de grandes algues flexibles ou de poulpes épanouis dans les ondulations d’un courant. Il y a là une mystique de la forme brute qui ne cesse de se transformer au gré des énergies, par cette grande confrontation du rivage et des houles, et nous fait vivre l’aventure d’un monde premier, intemporel, immémorial, presque sans trace de l’homme, à l’exception des phares à demi rongés par les tempêtes et les flamboiements de la lumière, ou de ces naufragés fantômes qui, quelquefois, remontent en procession grise, ou se manifestent par le seul vestige de leur embarcation disloquée. »19

Le monde est donc un immense codex à l’état brut où chaque être est aussi hiéroglyphe, mais donné de manière aussi dynamique et contemporaine qu’immémoriale, conjuguant plusieurs modalités du temps, et ce hiéroglyphe est pour cette raison plus proche du graffiti que du signe image irréprochablement constitué dans sa forme éternelle. La reconnaissance et la lecture ces archives placées sous nos yeux sans que nous les remarquions la plupart du temps, n’exige de nous qu’une seule chose : suspendre les trajets du regard pratique tout occupé de ses projets, pour qui le monde est un réservoir de possibles au service de nos satisfactions immédiates. Cette écriture première, qui n’a cessé de formuler ses mystères depuis  le début du monde, peut alors remonter jusqu’à nous et nous éclairer. La terre utile des planifications redevient terre initiale, « ressuyée de l’homme » comme le dirait Julien Gracq.

Ainsi, tel végétal, qui pourrait aussi bien être un étoilement de fissurations dans le granit, prend la forme d’un signe d’une minceur et d’une vibration presque immatérielles, faisant songer à ces brins ondulatoires que les physiciens partisans de la théorie des cordes considèrent comme les éléments premiers de toutes les particules de l’univers, si bien que ce que nous percevons d’une façon objective, même au royaume de l’infinitésimal, relèverait plutôt d’états vibratoires dont chaque expression produirait une des objets que la physique étudie passionnément depuis un siècle. Quelle que soit de la valeur ultime de la théorie des cordes – d’autres conceptions tout aussi subtiles et fascinantes qu’elles ont vu le jour et lui donnent la réplique, dont celle de la gravitation quantique à boucles, si bien que le débat est loin d’être clos – tout indique que notre appréhension habituelle de l’univers ne nous en livre que quelques aspects.20 Comme nous y invite la mécanique quantique, il nous faut parfois accepter de mette de côté les lectures obligées auxquelles nous souscrivons le plus souvent de manière spontanée, opérer ce suspens du sentiment naturel qui nous garantissait un monde d’évidences, selon la méthode que Descartes recommandait déjà dans ses Méditations, pour parvenir au seuil d’un autre monde né de l’ouverture du premier. Le peintre rejoint ces dévoilements scientifiques et philosophiques, mais au lieu des spéculations rationnelles et des concepts, il use de son seul regard et de sa seule intuition poétique, par un acte d’attention qui n’est pas sans faire penser à une forme de méditation active capable de transcender les apparences sans pour autant les renier.

 

 

 

 

 

Son avantage est aussi qu’il est sans doctrine et ne risque par conséquent ni de se figer, ni de se tromper. Il ne cherche pas en effet à démontrer mais à faire vivre en peinture ce que sa vision tapissée d’imaginaire parvient à saisir. C’est en cela qu’il est proche d’un exercice de méditation, l’œil et l’esprit, réunis par la grâce de la main, entrant en communication avec le monde - nous sommes évidemment loin de l’idée purement passive et nébuleuse qu’on se fait souvent de la méditation, surtout depuis qu’elle est devenue un signe extérieur de qualité socio-culturelle chez certains de nos contemporains naïfs et/ou snobs. Conduite selon sa véritable essence dynamique et reliée par des trajets mentaux qui savent circuler dans le corps et échanger avec leur point d’appui extérieur, elle permet au contraire de développer une forme de connaissance précise et directe où l’esprit devient solidaire de ce qu’il envisage. Henri Michaux connaissait les vertus de cette action méditative qui permettait dans Lointain intérieur de s’installer dans une pomme afin de jouir de sa tranquillité. Mais le but de Robert Lobet n’est pas le même : il ne s’agit pas d’entrer dans les choses pour y soigner une encombrante nervosité, plutôt d’aller à la rencontre de ce qui vient du monde, quand on sait le lire avec ferveur, en dépouillant tout préjugé. Alors, revenir aux choses mêmes  est aussi arriver à soi, et c’est là qu’est véritablement l’élément méditatif de cette entreprise. Robert Lobet s’approche des matières pour y découvrir des formes et des matières. Il déplie des paysages dans le paysage et rencontre ainsi des peuples d’êtres fondamentaux : pierres, embruns, nuages, coulées de lumières, qui sont autant de messagers dont il lit les paroles sur leurs lèvres mêmes, pour les convertir aussitôt en ce qu’elles sont au plus profond de leur être : des images.

La couleur elle-même y joue un rôle majeur. Robert Lobet dit à ce sujet : « Il faut bien voir que l’encre de chine et ses nombreuses nuances (notamment de gris), l’encre brune, sont très présentes, ce qui donne souvent une tonalité spéciale à mes travaux. J’aime aussi les ocres et couleurs naturelles de la pierre (ocres de Roussillon, entre autres). Le bleu et l’ocre, un mariage de l’eau et de la terre ? » On retrouve ici la dialectique du minéral, du céleste et de l’océanique. La couleur, chez Robert Lobet, même si elle entretient des liens avec l’évidence visible, n’est pas naturaliste. Elle répond à des exigences intimes qui sont celles d’une résonnance affective et sensorielle aux sollicitations du monde. Souvent, elle rayonne avec une telle intensité qu’elle évoque les variations de lumière en été sur les vieux murs, contribuant à la métamorphose de ce qui se donne comme horizon marin, ondulation d’arcades en quelque ville imaginaire d’Egypte ou d’Italie, série de portes fantômes, horizon gris et blanc, paysage aux monts et aux landes ambrés et cuivrés d’un sourd roulement de feu, exaltation fauve de nuages sur la mer, promenade de piquets insolites comme des hommes de Giacometti sur une plage presque neigeuse, devant un azur de gel, entre autres choses, dans une région flottante qui n’est ni figuration, ni abstraction, mais plénitude de l’envol parmi les énigmes, les talismans et les blasons. Chacune de ces figures est aussi bien tout à coup un pan de ce mur peinture qui ne cesse de se dresser pour mieux s’attendrir d’arrière-plans veloutés presque entièrement dus à la couleur seule. Le monde, se reconnaît enfin et sort de lui-même, comme une nageuse de sa robe avant d’entrer dans le halo de l’air et des vagues. Il est soi d’être autre, avec une économie de moyens qui le rend bouleversant. La peinture se fait sable, et simultanément brouillard, oiseau juché sur une patte aussi fragile qu’un fil de cristal ou une tige de fin métal noir, pulvérisation de brindilles et de limaille, entrelacement de nœuds, de débris et d’algues ou de plantes solitaires très hautes, et  minces comme des déesses du presque visible.

S’il y a là un poème, il a la sauvagerie, parfois aussi la tendresse, des tourbillons particulaires et des changements constants de luminosité au fil des heures, parfois des minutes. On pourrait dire que la peinture ainsi vécue devient un « oceano nox » où nous sommes invités à naviguer parmi les grandes fougères des houles et des tempêtes, vers des lointains indéfinis qui sont peut-être porteurs d’un rivage, d’une île inconnue où d’étranges phénomènes d’irisation céleste se produisent. Nous comprenons alors combien elle est voyage, exploration d’un inconnu sans cesse proche et cependant à jamais insaisissable. Parfois il s’agit bien d’une île, parfois aussi d’une ville, même si elle déplie ses mystères en dédales à l’intérieur d’une simple localité réelle, mais où le poète n’est pas allé et c’est justement ce voyage d’un désir différé qui constitue la matière de la rêverie et initie plus profondément que si l’objectivation dernière du but avait eu lieu - ou alors, si l’artiste s’y est rendu, comme dans le cas d’Alexandrie, la ville réelle, (déjà dédoublée entre sa surface, ses souterrains aux citernes millénaires et sa bibliothèque alliant passé et futur dans un même mouvement dansant, la ville), s’est ramifiée en lui et dans ses œuvres, ouvrant ses propres villes intérieures qui sont les extensions infinies de son âme au cours des millénaires. Mais dans le cas où le désir n’a, volontairement ou non cela revient au même, pas rejoint son objet, il s’agit encore d’un exercice de méditation qui consiste à ne pas aller au-delà d’un seuil commandant à son tour d’autres seuils, d’où la récurrence de certains sujets primordiaux dans la peinture de Robert Lobet.

Par un bref retour au livre, je voudrais souligner l’importance de cette disposition, certes parfaitement perceptible dans la peinture, mais également explicite dans deux textes singuliers. Le premier est de Robert Lobet lui-même et prend forme dans un livre objet intitulé Tiébélé, du nom d’une localité du Burkina Faso, célèbre pour ses maisons peintes par les femmes depuis le XVIème siècle, si bien que chaque édifice est une œuvre d’art, un livre objet de grandeur architecturale, et l’ensemble un dédale tatoué sur la peau du ciel et de la terre. Dans ce livre de composition complexe où alternent gravures de différentes techniques, les unes spectrales déployant des voiles d’ocre et de gris brumisés, les autres plus puissamment charpentées, dans un style qui rappelle parfois les lithographies primitivistes des expressionnistes allemands et autrichiens, le texte est seulement calligraphié par son auteur, devenant le chemin d’écriture du voyage spirituel qui prend la place du voyage réel. L’ensemble est réuni dans un boîtier comprenant un écusson-sculpture en céramique chargé d’abriter le livre dans une sorte d’étui et de maison symbolique. Naturellement, tous les motifs font allusion aux décors de Tiébélé. Robert Lobet écrit notamment :

 

Le voyage est

Dans le rêve

La question dans le chemin

 

Mains de femmes

Noires

Courent aux flancs

Des modestes demeures

Au cœur des savanes

 

Parfums saturés

De chaleur

Souvenirs de voyage

Immobile

Je ne suis pas allé

A Tiébélé

Juste un regard

Partagé.21

 

 

 

L’écriture du texte est elle aussi un acte pictural car elle épouse le mouvement des mains des femmes, dans la couleur de leur peau, et suit avec elles aux flancs des maisons évoquées les lignes de leur création. Le voyage est donc là, en ces mains qui « courent », autant que dans le cheminement et la visite imaginaires de Tiébélé, dans un partage d’une profonde et discrète humanité, qui fait aussi intervenir le don du regard. N’être pas allé à Tiébélé rend possible son exploration au cours d’un livre unique, d’un acte d’une beauté intime qui excède tout commentaire. Il suffit de considérer que la peinture, en son voyage vers d’impossibles lieux, est aussi trajet vers les autres, méthode poétique permettant à l’artiste de se laisser imprégner par eux, tatouer intérieurement par leurs signes accueillis au creuset de sa propre création. Le livre est alors plus que soi : il devient grenier d’une mémoire, atelier d’une parole qui s’échange en lui entre les signes, comme l’eau filtre entre les pierres des cavernes pour remonter à la lumière. Il est sculpture, et en ce sens, peinture  à trois dimensions qui, sous couvert de celles-ci, ne cesse d’en créer et d’en explorer d’autres.

Le second livre dans lequel s’accomplit un voyage de l’imaginaire est un peu différent, car le texte n’est pas de Robert Lobet, mais de moi. Il s’agit d’Ölöhn que j’évoquais tout à l’heure. L’une des raisons pour lesquels l’éditeur a choisi de le publier tient au fait que l’histoire se situe en Norvège, mais une Norvège doublement irréelle : d’une part je n’ai jamais visité ce pays et d’autre part, l’île d’Ölöhn est elle-même totalement fictive. A cela s’ajoute que la situation septentrionale de cette île la met en relation avec d’étranges communications venues du cosmos. L’ailleurs et son approche infinie sont donc au centre de ce récit, sollicitant du peintre un itinéraire personnel qui l’a conduit à décliner d’exemplaire en exemplaire différentes vues de l’île rêvée, tout comme il avait déjà souvent abordé dans ses toiles la poétique des rivages tournés vers le lointain, des îles et des côtes entrevues dans une aura lumineuse, des horizons appelant irrésistiblement à eux les houles. Le peintre s’abandonne à l’une de ses méditations favorites, rejoindre le point sensible au-delà duquel le paysage n’est plus qu’un impalpable territoire toujours offert, jamais saisi, pour s’y fondre à distance. Texte et peinture ne font pas ici que dialoguer, ils s’épaulent et se relancent dans une même orientation réunissant ce que leurs imaginaires ont en commun. Un passage du récit en donnera une illustration que j’espère parlante. La narratrice et son compagnon se rendent à Ölöhn par bateau après avoir remonté en train une partie de la Norvège et doivent ensuite gagner une île nommée Farö à mi distance de leur but. Ils y attendent le départ du bateau qui leur permettra le lendemain de terminer leur voyage. Une longue promenade à travers l’île les conduit au bord de l’océan, face au vide d’un horizon démesuré :

 

Nous avons passé la journée à visiter Farö qui n’était pas très grande. Des pierres dressées gravées de runes nous permettaient d’imaginer que l’île avait pu servir de relais à des navigateurs qui connaissaient des routes secrètes vers l’Amérique, longtemps avant qu’elle ne soit découverte officiellement. Mais à vrai dire, depuis cette côte sauvage, on pouvait aussi bien accorder foi aux vieux récits qui affirmaient qu’à l’occident, il n’y avait plus d’autre terre. A la seule exception d’Ölöhn, bien sûr, dernier des avant-postes à la frontière du rien mouvant. Nous ne savions plus l’heure. Nous étions prêts pour la dernière étape du lendemain. Ce lendemain énigmatique et captivant, nous y étions déjà, grâce à l’escamotage de ce qui plus au sud était une nuit d’été paisible et chaude et qui, pour nous, devenait un glacis doré baigné de fines fumées de brumes donnant le sentiment qu’à partir d’un certain degré sensible vers le nord, le monde atténué devenait flou, libérant les objets de la prison des formes. Nous nous étions forcés à nous coucher et à dormir un peu.  Mais après un premier réveil, il fallut bien se rendre à l’évidence. Nous n’avions pas envie de rester dans la chambre.  Nous n’avions qu’un désir : être dehors, au bord de l’océan que nous pouvions entendre, à travers la fenêtre, répandre au milieu des galets, rouleau après rouleau son livre de l’oubli. Nous sommes sortis et avons rapidement marché jusqu’au rivage.

Cette fois, malgré l’été nordique, le jour perpétuel avait très légèrement plié, laissant passer sur son épaule un long buvard de bleu obscur dont la matière se dissolvait en pétillement neigeux. La marée haute était à son plus vaste. Nous avons fini par trouver un grand rocher où nous nous sommes hissés afin de contempler l’espace. En contrebas, nous devinions les trains de vagues sur le fond presque noir de l’océan, à la phosphorescence de leur écume, comme si quelqu’un avait brandi et agité des girandoles afin de dessiner des arabesques à la surface de nos rétines. Mais peu à peu, la précipitation des houles s’est apaisée. Les brouillards d’horizon se dissipaient, et maintenant, le bleu approfondi commençait à fleurir dans un trésor de transparence nocturne. Au loin, presque en dessous de la ligne précise de l’horizon, une frêle lueur de lever d’astre ou de planète est apparue. Pourtant, loin de s’élever graduellement et prendre son essor, elle demeurait imperturbablement au même niveau. Sensible et fine, de la couleur d’une perle, elle était un signal dans la distance, mais un signal qui n’adressait aucun message, car ne brillant que pour lui-même et l’immensité pure où elle vivait à fleur de vagues. Nous commencions à peine à mieux la discerner lorsqu’elle a soudainement pâli pour s’engloutir sous l’océan unanimement horizontal. Le bleu d’obscurité se dispersait, blanchissait à présent à grande vitesse, redevenait corps conducteur d’une clarté blonde infiniment laiteuse qui ramenait le jour. Mais nous restions sur le rocher, les yeux fixés vers le point nul où la lueur perdue s’était manifestée pendant quelques instants. Vadim a touché mon épaule en geste de question qui connaît sa réponse.

Ölöhn, ai-je seulement dit à voix très basse.

Sans rien apercevoir de son visage à mes côtés, je devinais qu’il souriait.22

 

 

 

 

 

 

Si le peintre est chercheur de haut-lieux magiques en territoires d’images et de verbe, c’est que les voyages, bien réels cette fois, comptent pour une part essentielle de sa vie : « J’ai toujours aimé voyagé. Je suis un contemplatif avide de nouveaux espaces. En voyage, je suis émerveillé, j’écris, je dessine, je photographie, je me sens plus vivant, je crée encore plus, encore mieux, je me ressource, j’imagine de nouveaux projets, je suis heureux. » Ces voyages peuvent prendre la forme de résidences d’artiste qui lui permettent de se fixer durablement dans un tout autre espace que celui de sa vie quotidienne, parfois à grande distance, comme ce fut le cas à Alexandrie, à Dakar, ou à Porsgrunn en Norvège. Ce sont quelquefois de pures échappées libres en terres encore plus lointaines, comme la Mongolie où Robert Lobet a séjourné avec son épouse Martine, Sabine Péglion et son mari Jean-Louis. Il arrive aussi que les résidences d’artiste se situent dans des zones moins éloignées, comme par exemple la Bretagne qui est une des terres d’élection de Robert Lobet.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le peintre sait bien depuis sa jeunesse que le loin n’est pas seulement géographique, mais d’abord poétique et qu’il n’est jamais sans liens profonds avec le voyageur qui le reconnaît et se reconnaît en lui. Le loin est d’abord cette expérience des lisières, des rivages et des frontières qui font soudain vibrer l’espace parce qu’ils sont ouverture, suggestion d’un chemin à tracer entre visible et invisible. De ces expéditions, l’artiste rapportera toujours une moisson de trésors qui sont autant d’œuvres et de livres futurs. Du voyage en Mongolie sont par exemple nés en 2015 deux ouvrages avec Sabine Péglion, Eclair de silence et Prière minérale où sont évoqués en poèmes et gravures les pierres à cerfs de Mongolie, étranges mégalithes datant du deuxième au premier millénaire avant note ère et représentant des figures de cerfs en train de voler. Le sentiment d’étrangeté puisé à ce contact déploie un très lointain passé mystérieux qui, du balcon d’une autre culture, se penche sur nous et nous parle. Peintre et poète sont les intercesseurs de cette manifestation qui nous donne à comprendre quelque chose de ce que nous sommes par le détour d’autres hommes pourtant aussi insaisissables que les paysages du pur désir de voyage intérieur, en ce qu’ils appartiennent à un monde révolu dont leurs créations sont les seules traces encore tangibles.

La poésie de la peinture telle que la développe et la vit Robert Lobet est là, dans cette faculté de rétablir les routes perdues avec l’autrefois, le dissemblable et l’inconnu, pour mieux faire voir combien il nous est en réalité secrètement familier, indispensable même. On ne sera pas étonné que l’artiste ait aussi voulu rouvrir ces routes entre les langues et les cultures, comme dans Sables, livre malheureusement épuisé où, en 2009, le poète irakien Salah al Hamdani et la poète Roumaine Marlena Braester nous font passer du Français à l’Arabe et à l’Hébreu. Le voyage ainsi tissé exprime la préoccupation humaniste qui ne cesse de circuler dans toute l’œuvre de Robert Lobet, lui donnant une dimension supplémentaire essentielle, celle d’une fraternité, lucide, généreuse et exigeante d’oser franchir les frontières idéologiques et territoriales, tout comme la peinture traverse celles du réel et de l’imaginaire pour déployer en images le chant de son poème.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Robert Lobet, Artiste peintre, graveur et fondateur des Éditions de la Margeride. Inscrit à la Maison des artistes depuis 1992, il vit et travaille près de Nîmes, dans le Gard.

Titulaire d’une Maîtrise d’Arts Plastiques de l’Université de Montpellier.

 

 

Site internet :

http://editions-la-margeride-lobet.com/

 

Principales expositions personnelles :

Espace Van Gogh, Arles, 2018, 2019

Galerie Marina, Blauzac, 2017

Maison de l’international, Grenoble, 2017

Galerie - librairie L’Archa des Carmes, Arles, 2017

Médiathèque des Ursulines, Quimper, 2016

Galerie Open Space, Sète, 2015

Médiathèque de Villeneuve lez Avignon, 2014

Médiathèque de Plugufan, (Finisterre) 2014

Musée de Cusals, 2012

Bibliothèque départementale de Dignes, 2012

Maison de la poésie de Montpellier, 2012

Conseil de L’Europe, Strasbourg, 2011

Hannah Fondation, Herent, Belgique, 2010, 2013

L’Apostrophe, Médiathèque de Chartres, 2010

Galerie Naudange, Chartres, 2010

La lucarne des écrivains, Paris, 2009

Médiathèque d’Uzès, 2009

Zareptas Galleriet, Porsgrunn, Norvège, 2008

Atelier Dartois, Bordeaux, 2007

Galerie GSC, Uzès, 2007

Galerie Anti-reflet, Nantes, 2007

Médiathèque de Ganges, 2007

Galerie DIF, Montbrison, 2006

Carré d’art – Bibliothèque, Mur Foster, Nîmes, 2006

Centre Boris Bojnev, Forcalquier, 2006

Centre Culturel Égyptien, Paris, 2004

Festival “Les Voix de la Méditerranée”, Lodève, 2001

 

Principales expositions collectives :

Salah Stétié et les peintres, Musée Paul Valéry, Sète, 2017

Festival Paroles Indigo, espace Van Gogh, Arles, 2013, 2014

Sculpture en l’Ile, ville d’Andrésy (Yvelines), 2013

2ème Festival des Littératures Minoritaires d'Europe et de la Méditerranée, Villa Badessa, Italie, 2010

Centre culturel de Wanze, Belgique, 2008

Centre culturel provincial de Marche en Famenne, Belgique, 2008

Sudestampes, Nîmes, 2008

Galerie 15, « Autour de Pierre-André Benoit », Alès, 2008

Galerie Alexandre Mottiet, Genève (Suisse), 2007

Maison de la Culture Douta Sek, Dakar (Sénégal), 2006

Bibliothèque d’Alexandrie (Egypte), 2006

Université américaine, Le Caire (Egypte), 2006

Biennale d’Alexandrie (Egypte), 2005

Fête du livre d’artiste de Forcalquier, 2005 - 2006

“Imagining the book”, Bibliothèque d’Alexandrie (Egypte), 2002, 2005

Bibliothèques, traditions et utopies, Carré d’art, Nîmes, 2002

Bibliothèque d’Alexandrie (Egypte), 2002

 

Salons :

Arténim, Salon d’art contemporain, Nîmes, 2004, 2005, 2006

Forcalquier des livres, 2005, 2007, 2010, 2013

Marché de la poésie, Lodève, 2007 - 2008 – 2009, 2011,

Marché de la poésie, Paris, de 2009 à 2018

Marché des éditeurs, Festival Voix vives, Sète, de 2010 à 2018

International Book Art-Edition de création, Marseille, 2002, 2004, 2009, 2010, 2011, 2013

Salon Les Édites, Roannes, 2011

Salon du livre d’artiste, Lucinges, 2011, 2012, 2016, 2018

Salon du livre d’artiste, Montolieu village du livre, 2008

Salon du livre d’artiste, Carré d’Art Nîmes, 2003-2008 - 2009 – 2010, 2011, 2012

Salon Pages 12, Paris, 2004, 2009, 2010, 2011, 2012, 2013

Salon Europ’art, Genève, 2003

 

Collections publiques ou privées :

Bibliothèque Nationale de France, Paris

Bibliothèques de Chartres, Dijon, Alexandrie (Égypte), Rodez, Bagnols sur Cèze

Carré d’art - Bibliothèque, Nîmes

Musée Paul Valéry, Sète

Musée Hoffer - Bury, Lavérune

Musée Léopold Senghor, Dakar, Sénégal

Musée de Lodève

I.U.F.M. de Montpellier

 

Séjours de travail et de recherche :

Résidence d’artiste, Brest, École navale, 2018 et 2019

Résidence d’artiste, Porsgrunn, Norvège, 2007

“100 livres pour Senghor”, Dakar, Sénégal, décembre 2006

Workshop pour “Imagining the Book 1 et 2”, Alexandrie, Egypte, 2002,2005

Résidence d’artiste, Centre Culturel Français d’Alexandrie, Egypte, 2000

 

Ici Photo 18 : Sans Titre 3, 2006

 

21 Robert Lobet, Tiébélé, Livre unique, poème, gravures, céramique entièrement conçu et fabriqué par l’artiste, 28 septembre 2009. Ce livre n’est pas référencé dans le catalogue des Editions de la Margeride, mais il peut en un sens être considéré comme tel en tant qu’objet singulier.

22 Marc-Henri Arfeux, Ölöhn, p.14, Editions de la Margeride, 2013. Le nom même de l’île, faussement norvégien, la situe dans le pur au-delà puisqu’il est une variation sur le mot « lohn » qui veut dire « loin » en vieux français, mais cette seule syllabe me paraissant un peu dure, j’avais ajouté le « o » initial, sans me rendre compte que dans Ölöhn résonnait aussi « alone », ce dont je n’ai pris conscience que quatre ans plus tard en relisant le texte au moment des corrections précédant la publication du livre.

Copyright 2012 Marc-Henri Arfeux